Sarah Jane James Sallis

Le roman des silences, récits lapidaires de présences croisées, des absences qu’elles laissent, de tout ce qui ne nous détermine pas tout à fait. Toujours dans cette très haute perfection du style, cette sécheresse qui atteint tout de suite à nos incompréhensions, James Sallis signe un nouvel opus qui émerveille dans sa sagesse simple, âpre. Sarah Jane immense roman noir qui laisse au lecteur le soin de combler les silences en son centre.

Vous le savez peut-être, je professe une admiration sans faille pour James Sallis. Après Willnot il revient avec Sarah Jane à l’épure, à l’essence du roman noir : présenter sans jamais vraiment l’expliquer les raisons de la fuite de son héroïne, l’empathie pour les existences foutraques croisées sur son chemin hasardeux. James Sallis joue avec la possibilité d’une intrigue, la nécessité d’élucider le crime qui survient assez tard dans le roman. Sa résolution n’a aucune importance, juste une option pour lecteur en mal d’explication. Peut-être devons-nous signaler que, comme pour tous les romans, il faut un léger temps d’adaptation pour aborder la parfaite concentration du propos de Sarah Jane. Le roman saute d’une anecdote lapidaire à une autre époque évoquée en trois phrases bien senties, par une métaphore admirable. Dans sa belle préface, J.B Pouy souligne d’ailleurs avec raison comment la comparaison et le seul déplacement de sens autorisé par la très grande économie du style. Une manière pour moi surtout de montrer comment chaque cas particulier tend à une morale, non pas un jugement mais à une écoute de l’incompréhension de l’autre, un respect pour ses silences, une empathie pour ses fuites. Tant que nous en sommes à évoquer l’imparable style de Sallis, il faut dire à quel point il lui permet de passer outre le pathos, de dire l’émotion dans une chute de chapitre, une nouvelle fuite dans le silence. La mort, ultime disparition, est dite simplement. On passe à autre chose, les gestes que l’on fait, tout le silence que recouvrent nos peines. Pouy souligne d’ailleurs avec raison à quel point ce refus de la psychologie, de se cantonner dans l’évidence des gestes, dans l’obscurité de leur motivation appartient à la meilleure tradition du roman noir. Alors ? Histoire d’une fuite, de ses mobiles pluriels ; Sarah Jane s’enfuit, de partout, de tous les prétextes à autant de rencontres, de vies foutraques croquées avec une sympathie sans apprêt. Sallis n’explique rien : peut-être est-ce dû à l’héritage encombrant de sa mère, perpétuelle fugitive, au retrait progressif de son père, au traumatisme de son expérience militaire, aux hasards de la vie, aux épuisements du malaise qu’elle ne cesse de susciter. Passé et présent se tisse admirablement, advienne comme une évidence à laquelle il serait faux de croire pouvoir donner un sens, unique.

On s’accommode mal des vides, alors on se sent obligé de les combler. C’est plus fort que nous.

Sarah Jane parvient à rendre le poids exact des silences, pas seulement par la « sainte ellipse » comme l’affirme Pouy. Rien que des gestes et des retraits, une compréhension dans la pudeur des non-dits. Comme en dernière extrémité, Sarah Jane Pulman débarque à Farr. On ne saurait aller plus loin. Par hasard, par la compréhension d’un vétéran qui ne tarde pas à disparaître, elle devient flic. Le roman noir ou le sens du contact humain. Intervention et soutien, bricolage face à la fatalité. Et soudain, presque insidieusement tout fait sens. Cal, le sherif vétéran disparaît, le passé de Sarah Jane réapparaît. L’auteur le traite avec une telle concision qu’il faut s’accrocher à ses phrases pourtant très simples. À nous d’en combler les silences. Peu ou pas de résolution. On sait James Sallis traducteur de Queneau, prof de fac (une très belle dédicace au passage), ses romans sont donc aussi une réflexion sur le roman. Chacune de ses phrases portent une révolution, leur silence comme façon d’échapper aux raccourcis de la pensée. Le roman, surtout américain, soulignait un ancien prof de Sarah Jane s’accroche à l’idée de rédemption. Sallis en fait un silence, une possibilité hors-champs. Tout le récit sera une justification aussi imparfaite que la culpabilité que pourrait endosser l’héroïne. Elle n’est pas plus responsable du meurtre de son passé que de sa fuite. Il faut le dire, le roman ne vire jamais dans cette abstraction auquel mon commentaire me paraît le réduire. Sallis parvient toujours à en rendre un son particulier, ce détail gestuel qui traduit nos incapacités à dire nos émotions. L’héroïne qui collectionne les cafetières, le poster dans la maison trop bien rangée de Cal, la couleur de la corde d’une avocate retrouvée pendue, l’exacte tonalité de tous les dialogues. La si humaine sagesse que Sallis sait tirer de tout ceci. Il faut absolument découvrir toute son œuvre.


Un grand merci aux éditions Rivages Noir pour l’envoi de ce, sérieux, chef-d’œuvre.

Sarah Jane (trad : Isabelle Maillet, Préface de Jean-Bernard Pouy, 207pages, 19 euros)

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