Soin de suite 4

Déroutants symptômes d’une guérison progressive.

Pour y voir plus clair, il me faudrait un électro-encéphalogramme. En réunion de pôle, j’en parle au chef de service. « S’il doit revenir d’entre les morts au moins que ça ne nous coûte rien. » J’ai eu beau arguer l’intérêt de ce cas pour la recherche (« on n’est pas dans un CHU »), il n’a rien voulu savoir. Sa fin de non-recevoir irrite. Heureusement, ce matin ma rituelle discussion avec la seule aide-soignante à partager le travail à l’aube m’éclaire. Il serait possible que les papiers du comateux ne soient pas exactement conformes aux attentes. Ils prouvent d’étranges interventions.

L’aide-soignante ne tarde pas à m’agacer avec ses supputations, ses liens surnaturels. Pour elle, la patiente décédée et celui dans le coma serait mère et fils. Quand bien même, aucun ne reviendra à la vie grâce à cette décisive information.

Le médecin en charge du comateux n’est pas là, jamais. En vacances, cela ne change guère de ses touristiques présences. Fin de carrière, retraite repoussée sans l’avoir choisi, instructions sommaires : on voit comment ça évolue. Peu d’espoir, dommages cérébraux irréversibles. Il m’a surtout parlé du drame des survivants : on en revient jamais tout à fait, notre vie serait à jamais ombrée par cette proximité de la mort. Peut-être ne parlait-il que de lui, de son pontage coronaire, de sa certitude que tout aurait pu s’arrêter là, maintenant. Aurait-ce été plus grave que de se maintenir ? À force de s’arranger pour que le cœur ne lâche pas, on feint d’oublier que les cerveaux, les autres organes, ont atteint le point de rupture.

Il est trop tôt. Le service désert m’offre la chance d’examiner une improbable proximité génétique, un examen clinique avec une autre, et étrange, perception. Les négligences, ou impuissances, de la gériatrie. Symptômes et syndromes de la vieille dame hâtivement catalogués comme les impondérables de l’âge. La mort dite naturelle au bout du chemin.

Rien pourtant de préoccupant jusqu’à son admission. Analyses sanguines impeccables, ouïe et audition intactes, aucun souci de vision. Une vie saine sans doute, ascétique. Les derniers temps, je m’en souviens, elle se plaignait des repas insipides, légumes surgelés, beaucoup trop de viandes pour une végétarienne. Aucune carence comme si l’équilibre alimentaire était condition de la bienveillante sagesse dont elle témoignait à autrui.

Pour ce que ça change le comateux avait une alimentation aléatoire.

Même s’il se planquait sur l’île sous une fausse identité, ses analyses d’admission donnent une image de son quotidien. La séduisante archiviste, comme dans un aveu honteux, a confessé qu’il était plongeur. La vie des saisonniers, repas à contre-temps de restes, trop d’alcool. Comme pour ma patiente décédée, son foie ne montre pourtant aucun grossissement dû à une consommation excessive d’alcool. Certes, le comateux n’est pas aussi en forme que pourrait l’être un homme de trente et un ans. Age indiqué sur son dossier, conforme à un examen superficiel.

Pour l’archiviste, il se serait retrouvé là à son corps défendant. Elle le voit avoir remplir des fonctions plus reconnues. Un examen clinique permettra sans doute de vérifier l’hypothèse d’une vie antérieure. J’inspecte ses mains, l’usure de longue, la pulpe des doigts qui marque d’avoir été trop longtemps fripé, se sont dissipés par son séjour ici. Fine manucure, doigts élancés, comment y deviner, distinction débile, un travailleur manuel ?

Au toucher, le dos est en bon état. À moins que ce ne soit le relâchement du coma. Ni courbure ni scoliose. Je repense au dos de ma patiente décédée, à ses torturantes torsions, à ses traces de lombalgie. Toute une vie à traduire, trop de temps assise : usure physique du travail dit intellectuel. Inspection superficielle qui, pourtant, me fournit un lien presque crédible entre eux. Hypothèse qui s’incarne immédiatement : je l’imagine, lui, un de ces auteurs sud-américains, très attaché à la pluralité formelle et aux contorsions narratives, être venu, à l’invite de sa traductrice, se renseigner sur le travail à la plonge. Je lirais avec plaisir ce roman d’une évasion, robinsonnade sans doute amoureuse, histoire d’amitié existentielle. Cette histoire, pour ce qu’elle vaut, me détourne du patient. En manque d’attention, son corps envoi des signaux d’éveil paradoxaux dès que je détourne le regard.

Maléfice, un assombrissement de la vision : le retour à la normale ? Un contact, effleurement et tremblement. La merveille du toucher, le grain d’un drap, la certitude de la position couchée. Un déplacement aussi : l’air est confiné. Ailleurs, après l’accident. Plus aucune main pour s’accrocher au rocher. La douceur. Des yeux qui n’osent s’ouvrir de peur de la quitter, l’obscurité de paupières obstinément closes.

C’est charmant l’air juvénile, coupable, de l’interne qui se détourne dès que j’arrive, prétend ne pas vouloir me donner de faux espoirs. Amusante, son hypothèse m’ouvre des perspectives. Ma nuit à parcourir les archives virtuelles ne m’a fourni aucune certitude sur l’identité de mon cousin comateux. L’interne et son idée de traduction éveille pourtant une nouvelle interprétation. Aucune trace de sa naissance dans aucun des pays latino-américains dont j’ai pu consulter les données : et si sa seule fausse identité était de n’être pas uruguayen. Paraît qu’il parlait le moins possible. En principe pour gommer son accent. Ou son absence.

J’en suis là dans mes foutraques réflexions quand j’entends enfin la timide tentative de séduction dont je suis la victime. L’interne m’invite. Certes, à aller fouiller la maison de son ancienne patiente. Ultime hommage, un repas chapardé sur sa terrasse avec une improbable vue sur Kerel. Je vois pas bien pourquoi, j’accepte.


L’épisode suivant est à découvrir ici.

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