Leur domaine Jo Nesbo

Précis de la honte : celle qu’on inflige, celle qu’on subit. Dans ce drame rural – une montagne, une station essence et deux frères – Jo Nesbo démonte, bricole aussi, les liens fraternels qui tiennent autant de l’imitation, du désir meurtrier de protéger que de la manipulation. Leur domaine offre alors une belle plongée dans la fatalité.

Parler aussi des livres qui se vendent, pas nécessairement ici (je crois) ceux dont on parle le plus, permet aussi d’entendre pourquoi ça marche, saisir ainsi l’exigence et l’attention demandées par mes autres lectures. Une manière de revenir à une de mes vieilles questions : sans doute serait-il trop compliqué, long du moins, de figer l’origine d’une désaffection du récit, on peut quand même se demander pourquoi si le roman est mort reprendre, avec de vaines innovations formelles, sa trame sans vraiment y croire. Le roman policier (noir, polar et thriller) remet cette question en perspective par le goût du travail bien fait, la modestie que peut-être bien il apporte. Jo Nesbo, star international, ne me paraît pas interroger sa posture d’auteur : il travaille simplement à creuser son sillon moral, à ne pas se laisser prendre à une recette ou à un univers. Il est de bon ton de décrier le polar nordique. Soulignons quand même à quel point Nesbo s’en écarte. Après Macbeth et son Écosse fantasmatique, Leur domaine revient dans une Norvège de convention, un arrière-plan. Si on était cynique, on pourrait penser qu’il s’agit pour l’auteur de calibrer son livre à l’international, de gommer les spécificités pour être à tout instant compréhensible. Sans doute est-ce un poil plus compliqué. Jo Nesbo a sans doute aussi trop de métier pour ne pas en faire un ressort de l’intrigue elle-même.

Le roman noir sans doute n’en a pas fini de payer sa dette à son héritage nord-américain. On pense pas mal à 1275 âmes de Jim Thompson dans la manière dont Nesbo met en scène un faux couillon, un brave type dont le récit va nous révéler les aspérités. La première d’entre elles serait ce tropisme américain libertarien : nous contre le reste du monde. Quand on y réfléchit c’est un peu le cadre de tout récit. Carl et Roy ont été élevés par un père violent, marqué par les States et leur bagnole. Une éducation sauvage ou le plus important serait d’assumer ses choix, d’en vivre toutes les conséquences. Il nous faut bien sûr ici rester allusifs pour ne pas dévoiler l’intrigue qui se ressert d’une manière bien habile. Sans grande complexité, avec un vrai talent pour sembler prendre son temps, Nesbo guide son lecteur. Le polar c’est aussi le récit des laissés pour compte, de ceux qui éprouvent une honte trop forte pour ne pas l’infliger. Leur domaine dans sa petite communauté secouer par la création d’un hôtel par Carl, le mec qui va vous arnaquer mais qu’on laisse faire, dessine alors très exactement la honte et les choix qui guident nos rapports à autrui.

Roy raconte lui-même son histoire. On comprend rapidement la violence de ce qu’il nous cache. Entre les deux frères qui est le salaud : celui qui se salit les mains ou celui qui ignore le coût de sa fragilité ? Nesbo parvient à nous faire toucher la solitude de Roy, ses attractions un peu troubles, mimétiques pour paraphraser René Girard que Leur domaine se paye le luxe de citer. La vraie violence, sa radicale noirceur, souligné dans ce roman reste celle des comportements que l’on peut éviter ou plutôt les honteuses justifications que pour soi on y oppose. Dans cette communauté tout est jeu de domination, manière de composer avec le drame et ses héritages. Roy et Carl ne tarderont pas à être persécuter par le lensman, le flic local dont le père lui-même faisait plus que soupçonner leurs magouilles. Carl revient avec sa femme, trouble bien sûr. Un jeu compliqué va s’installer entre chaque personnage. On ne saura jamais qui est le plus traumatisé par la violence et les abus paternels. Près de la ferme familiale, le gouffre va accueillir pas mal d’accidents. Jo Nesbo montre l’ordinaire de cette acceptation de la violence et du meurtre. Il faut faire ce qu’on doit faire, tenter de composer avec un intérêt bien compris.


Merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Leur domaine (trad : Céline Romand-Monnier, 636 pages, 22 euros)

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