Thésée Universel Laszlo Krasznahorkai

Le mal existe : il tient dans la distance entre deux quais de métro, à un télégramme sans destinataire, au discours peut-être. Court roman, Thésée Universel est sans doute le livre le plus explicite de Laszlo Krasznahorkai. L’auteur y emprunte ses chemins, reprises et insistances, son style lancinant, y fixe ses obsessions. La tristesse, la révolte et la possession, trois sujets de réflexion, trois focales sur une certaine déréliction.

Avant-dernier texte (il ne me reste plus que La venue d’Isaïe) pour clore mon cycle de relecture de Krasznahorkai. À avoir ainsi parcouru son oeuvre me vient un soupçon : peut-être aurais-je pu commencer par ce Thésée Universel. Sa brièveté, la clarté de son intrigue, toujours avec cette capacité à nous faire pénétrer les ressassements inquiets de ce que nous prenons pour notre conscience propre, dessinent un lien direct avec toutes les hantises Une façon aussi de souligner une certaine gêne de ma part face à la tension religieuse ou pour mieux dire à son utilisation distanciée d’une croyance religieuse. On peut lire Krasznahorkai comme un prophète de l’effondrement, une incarnation parfaite de la mort du roman. J’aime plutôt à le voir comme l’incarnation de cette parole qui reste, de cette éprouvante, prisonnière, conscience. Les narrateurs de Krasznahorkai au fond se ressemblent : tous parlent à partir d’une révélation, d’une remise en conscience radicale de l’axe du monde. Rien ne tourne plus rond dit ce Thésée Universel, ce conférencier bafouilleur, si proche du protagoniste de Guerre & Guerre ou de celui de La mélancolie de la résistance. Soudain, le narrateur prend conscience de la tristesse universelle, de ce miel amer qui nous anime. Bien sûr, elle correspond à une certaine dépossession. Krasznahorkai parvient à transformer ceci en anecdote d’une universelle banalité. Le narrateur, sans nom, soudain égare l’emploi des déterminants possessif, plus rien ne lui appartient. Tous les romans de l’auteur s’élancent de ce dénuement, de ce lien à la communauté qui sans doute n’apparaît que dans son défaut. Pensons ici au Tango de Satan. Un soupçon donc d’un peu trop d’explicite dans cette novela qui est loin d’être la plus connue de l’auteur.

l’absence de sens reliant les choses nous affecte grandement, c’est pourquoi nous sommes saturés jusqu’à l’écœurement par la littérature, laquelle fait comme s’il existait, et fait constamment des clins d’œil à ce sens universel.

Le sens global manque, fait défaut, comme ce conférencier qui parle dans le vide, on tente d’en inventer un. On pourrait alors se demander si, comme Dieu, le Mal n’est pas une invention humaine pour combler, reconduire serait sans doute plus exacte, ce désir d’un sens global. Tout le talent, l’ambivalence aussi, de Laszlo Krasznahorkai est d’incarner simultanément cette double possibilité. Le narrateur est convoqué pour prononcer une conférence, il meuble le silence, craint l’enfermement qui, bien sûr, va l’entraîner : « soit une honteuse supercherie, soit une absurdité sans nom, et donc, bien entendu, un mensonge. » Disons plutôt une reprise de réalité. Krasznahorkai ne cesse de nous proposer, toujours plus inquiétante, une seconde version de l’insuffisance des faits. Là, avec cette ironie intertextuelle très proche du fantasme intertextuel très à la mode dans les années 90 (le livre date de 1993), l’auteur fait explicitement référence à la baleine de La mélancolie de la résistance. Le narrateur, serait-ce une autre incarnation de Valuska), lui aussi voit cette baleine, y lit le signe d’une profonde et irrémédiable tristesse. Celle métaphysique qui plane sur tous les romans de l’auteur. Une hantise rattrapée par un indéniable humour : tout ceci n’est peut-être qu’un monologue halluciné, un rien ridicule, pitoyable. Mais ça marche. Soudain, nous sommes dans la fiction, au cœur de l’inquiétude à la fois gonflée par paranoïa mais sans doute révélatrice du sens global qui nous hante. Un clochard pisse dans le métro berlinois, des flics de l’autre côté du quai ne parviennent à intervenir. Krasznahorkai en fait un signe de l’impuissance et de la nécessité de la révolte. Raconter encore, continuer à penser que « chaque révolte implique le Tout. » Un peu de distance, un peu de cette vérité insupportable. La déréliction s’incarne alors dans cette très belle anecdote : une femme bouscule l’ordre du monde, ne fait pas la queue à la poste, écrit un télégramme, revient pour demander s’il peut rajouter « à quoi bon » puis s’enfuit sans préciser le destinataire de ce signe. Miroir évident de ce que fait le conférencier. Raconter des histoires, en évider la possibilité de sens.

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