Soin de suite 6

Une résistance, un acharnement, la vision encore et toujours de cette main qui retient le glissement. C’est trop facile d’abandonner, là-bas quelque part, quelqu’un a besoin de toi. Tout quitter ça serait trop con. Pourtant, pas capable de voir comment revenir. Reste des fourmillements, des éclats de conscience sans suite. Variations de lumière, plongeon et remontée : les abords de la conscience sans y parvenir.

Sans s’être donné rendez-vous, nous voilà un nouveau matin au chevet du comateux. Comme si notre lien ne pouvait pas se distendre comme ça, comme si quelque chose de concret devait nécessairement en sortir. Je prends la tension du patient. Ses soudaines hypotensions m’inquiètent. Trop souvent son cœur s’emballe pour accompagner des palpitations de tous ses membres et ensuite… rien. Le réveil, s’il peut se produire, aurait déjà eu lieu.

On en est là : attendre une conclusion dont on ne sait qu’espérer. Moi j’aime bien ne toujours pas savoir qui il est. Sans trace dans les archives, je parviens à me convaincre qu’il est peut-être la somme de toutes nos hypothèses : un fils, un auteur sud-américain, un mec ordinaire qui fuit sa vie en s’inventant une autre nationalité. Rien de tout cela ?

Pierre m’effleure. Encore un truc qui resterait bien en l’état, une belle possibilité tant qu’elle ne reçoit aucun mot pour la limiter. La chance, un instant encore, de ne pas trop savoir ce que l’on fait, ce que l’on veut. L’aide-soignante, par une sorte de prémonition, nous sort du statu quo.

Un truc ne va pas dans la convulsion de ses doigts. La main du patient se décrispe, elle ne veut plus rien retenir. Soudain plus rien ne nous rattache. Je me demande s’il ne veut pas partir en paix maintenant que nos hypothèses lui donnent un semblant d’identité où survivre, un peu. Maintenant, ses lèvres, j’en jurerais, bougent. Les yeux se révulsent. Je lis dans ceux de l’interne qu’il ne survivra pas à ce semblant de retour à la conscience.

Faute de moyen, nous n’avons pas d’électro-cardiogramme. Moins cinématographique, je prends son pouls… désordonné. Il faudrait que j’appelle une équipe de réa, que je tente le coup d’un rapatriement sur le continent, le risque d’irréversibles lésions, la limitation à autre chose qu’à nos belles inventions. Tout est trop tard.

Après, les deux femmes jureront avoir entendu le patient prononcé le mot Manuel à moins que ce ne soit Emmanuel au masculin ou au féminin. Je me souviens surtout du glas de la corne de brume du ferry. Le premier bateau part de l’île, une vie si longtemps suspendue s’enfuit.

Je le savais, il nous laisse, désemparés. Ma tristesse ne semble pas vouloir s’arrêter. Même l’aide-soignante en paraît affectée. Je comprends ainsi ses tentatives de me divertir. Elle me demande de vérifier le deuxième prénom de sa patiente morte récemment. Emmanuelle, elle en est certaine. Tu parles d’une bonne nouvelle. J’ai entendu de l’espagnol dans ce dernier mot. Un prénom, je n’en suis pas sûre. Pour Pierre, il s’agit d’un dernier souffle un peu contracté. L’illustration de notre désir d’interprétation.


L’épisode précédent est à retrouver ici.

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