Deuxième version 1

Tu vas voir que ce projet pernicieux va créer une contestation à la con. Écoute son argument imparable : les bâtiments existent toujours, au lieu de les réhabiliter, on va réinvestir, d’une manière innovante, leur ancienne destination. Nous allons expérimenter un exemplaire centre éducatif fermé dans les locaux délabrés du bagne de l’île. Vaut mieux entendre ça qu’être sourd !

En attente de l’arrivée d’un bateau, le chauffeur écoute cette rumeur, l’agacement qu’elle produit, l’intérêt qu’il pourra y trouver. Le bateau accoste, le chauffeur trouve cette nouvelle irréelle. Personne ne peut réécrire l’Histoire en imposant de creux éléments de langage. Et pourtant…

On lui parle de sources fiables, de plusieurs articles sur les réseaux sociaux. Le chauffeur attend de voir. Tant que personne ne débarque, le fantasme l’amuse.

Les touristes sont-là, eux. Il faut les amener à l’hôtel. Depuis quelques mois, le chauffeur se voit mimer le type bourru, l’insulaire typique : bougon. Ses efforts de sympathie semblent intrusifs.

« Il faut profiter avant que l’île ne redevienne une colonie pénitentiaire. » Dans le mini-bus, personne ne comprend de quoi il s’agit. Le tourisme a gommé l’image d’une île prison, il efface le souci de tout ce qui ne concerne pas le séjour. Navré, le chauffeur se demande si les clients de l’hôtel ne sont pas la proie d’un stupide snobisme : sur l’île, moi j’y allais avant que la situation ne se dégrade, un vrai paradis.

Toujours quelqu’un pour orienter la discussion vers une opinion pressentie impossible à contredire. Laxisme et manque d’autorité, jeunesse en manque de repère et démission parentale, mauvais pauvres et les allocs qu’on devrait leur sucrer. Que répondre à autant d’inepties ? Un silence tendu s’installe.

Derrière le sourire affable, chez le directeur de l’hôtel aussi, pointe une certaine inquiétude. Le chauffeur ne sait qu’en penser. Sa première réaction serait de croire que les soucis tombent surtout sur ceux qui s’en font. Comme tous les angoissés permanents, le directeur attire les embrouilles, tout est un complot contre lui.

Le chauffeur a une mauvaise nouvelle à m’annoncer pour me sourire ainsi. Je joue de sa déception : voilà une semaine que je suis au courant de sa rumeur. Je la crois sans fondement, d’une incontrôlable efficacité. Peut-être aimons-nous entretenir ces paniques exagérées pour exaspérer notre insularité.

Marrant d’en avoir entendu parler par un canal clandestin. La semaine dernière, le type étrange qui me livre — au black — mes coques, pendant que je cherchais du liquide pour le régler, m’a introduit dans le sentiment communautaire du secret.

Jeudi dernier donc, avec un fond d’ironie, Julien m’a demandé si je n’ai pas été approché pour héberger des sans-papiers. Nous jouons des rôles inutilement complexes : pour le décevoir, je feins d’être prêt à héberger ceux qui ont autant que nous le droit d’être ici. Julien n’aime pas être privé de son incarnation de grand ordinateur du monde, de celui qui porte une parole seule à même de l’expliquer.

Ils annoncent un truc énorme pour ensuite faire passer un truc à peine moins cradingue. La stratégie est connue, paraît qu’ils appellent ça de la pédagogie. Plus personne n’est dupe.

Nous évoquons la deuxième version du projet d’hébergement : rouvrir le bagne. Je lui fais remarquer : cette hypothèse révèle ses propres peurs. Il a besoin de se sentir en croisade. Les arrivées de mai, les ponts qui s’annoncent chargés, me suffisent. Peut-être parce que nous sommes peu intimes, je lui révèle que c’est dans les préliminaires de début de saison que je me sens le plus creux, simplement suspendu à l’attente.

Ça sonne aussi creux, cette histoire de bagne. Bien trop répressif. De concert, nous nous demandons si maintenant ce n’est pas l’économique statu quo qui prévaut. Difficile de croire à un investissement pour réhabiliter les lieux. Julien me quitte sur la promesse de me ramener des ormeaux, d’aller voir ce qu’il en est.

Aujourd’hui, il débarque sans un bruit. Julien interrompt le chauffeur dans sa litanie de lamentations. Haine palpable entre eux, elle doit venir de loin. Pas facile d’apprécier quelqu’un qui vous appelle l’homme des bois.

Pourtant, Julien s’est comporté en pisteur. Couper par les bois — ne pas préciser qu’il a dû alors passer par la déchetterie et ses zones d’enfouissement alentours — sentir la perturbation dans des sentes déplacés, des animaux ont fui, des engins de chantier pressentis avant de voir leurs ravages.

Déboisement sauvage, coupes claires : le site est dégagé, il en reste peu de choses. Une structure nue, des murs rectangulaires, cadavre du bagne maintenu jusqu’à la fin des années soixante-dix Un air de malheur flotte encore, un sentiment d’enfermement que ne semble pas percevoir la maigre équipe occupée à l’extérieur opposé. Des hommes en treillis, venus du continent, en train de poser des barrières, de faire croire à une improbable surveillance vidéo sans électricité, à lâcher aussi de crédibles clébards.

Je me demande qui peut trouver un avantage à cette peur bien visible. Julien s’en va, il prétend devoir s’occuper d’une réappropriation de l’espace. Mon chauffeur s’éclipse, je l’entends déjà se demander comment il va pouvoir se tenir au courant de cette révolte qu’il réprouve par principe, tolère par amusement, craint par timidité.


La suite dimanche prochain

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s