Le livre à venir Maurice Blanchot

Quel espace, extérieur, autre, à venir, ouvre l’écriture ; quel autre livre, autre rapport à la parole et à son pouvoir permettent la littérature. Dans la concentration de sens de son style acéré, Blanchot ouvre des pistes de pensées par l’examen, serré, du rapport à l’écriture de Proust, Artaud, Broch, Kafka, Mallarmé, Beckett, Joubert, James et Musil. Le livre à venir ou l’invention de la souveraine absence de pouvoir d’une parole littéraire toujours en devenir.

Il est bon, je crois, de faire un pas de côté, tracer des lignes et des ressemblances à travers le temps, s’extraire d’une parole littéraire strictement contemporaine. Un rien débordé par le flux incessant de publications, participant pas tout à fait à mon corps défendant, à une possible surproduction, la seule façon d’interroger la valeur de ce qui se produit maintenant, me semble de prendre du champ. Ne pas sombrer se faisant dans la déploration ou la nostalgie. Non, contempler la haute exigence que Blanchot se fait de la parole littéraire. Il faut d’ailleurs alors préciser que mon approche de ce critique si décisif ne se fait elle-même pas sans écart, pas sans une certaine distanciation : au fond nous ne sommes pas sûrs de pouvoir atteindre à cette pureté, à la conception un rien désincarnée, parfois abstraite, que donne à lire Le livre à venir. Il faudrait alors laisser entendre ce soupçon : évoquer Blanchot reviendrait peut-être, au mieux, à laisser résonner ses mots, la perfection si évocatrice de ses pensées. Platitude que de le préciser, Le livre à venir ouvre lui-même les perspectives d’une lecture en devenir, une écoute et une appropriation toujours en gemme. « l’immédiat n’est probablement nulle part ; l’incertitude est ce qui peut seul nous révéler à nous-mêmes.» Maurice Blanchot nous aide à penser le maintenant, encore : « une forme de durée très différente de la durée que saisit la simple durée historique» . Je tentais ici cette pensée : plutôt que de se plaindre stérilement que la production littéraire est en décadence, qu’elle envahit d’une parole bavarde, sans retrait ni dur découverte de son dépassement, ne doit-on pas interroger le manque de parole d’accompagnement. Pour aujourd’hui, il nous faut des critiques aptes à mettre en lumière la singularité et la recherche forcément exigeante d’un autre espace littéraire, de ce à venir contenu dans tout livre. Un lecteur attentif serait celui qui parviendrait à donner à voir le livre latent à toute œuvre, celui de l’ombre, les manques et autres vides qui l’animent.

Ce qui est premier ce n’est pas la plénitude de l’être, c’est la lézarde et la fissure, l’érosion et le déchirement, l’intermittence et la privation rongeuse : l’être ce n’est pas l’être, c’est ce manque vivant qui rend la vie défaillante, insaisissable et inexprimable, sauf par le cri d’une féroce abstinence.

Hasardons cette pensée : Maurice Blanchot construit en partie l’intemporalité des œuvres dont il parle. De loin, le livre date de 1959 (ma première lecture de 2005), on navigue avec l’impression qu’il ne nous parle que de livres essentiels, définitifs. Rappelons quand même que la critique est un choix. Certitude des siens, une façon de revenir sans cesse sur tout ce qu’il parvient à s’en approprier. Le livre à venir ou la construction d’un lecteur idéal, d’une véritable écoute. « Parler, voilà qui est important ; celui qui ne peut qu’entendre dépend de la parole et ne vient qu’en second lieu. Mais l’entente, ce côté déshérité, subordonné et secondaire, se révèle finalement le lieu du pouvoir et le principe de la vraie maîtrise. » Admettre alors ne pas être parvenu à tout entendre. (Une trop grande sans doute précipitation de la lecture). Quand Blanchot parle de Mallarmé, que j’ai fort peu et mal lu, avouons être dépassé, peu touché de prime abord. On peut penser que la pensée de Blanchot se saisit dans une sorte de basculement, on serait presque tenter de dire dans une émancipation de son objet. On aime que son écriture soit divisée, qu’elle ne commente pas seulement mais commette aussi de la fiction, sache se révéler à toute son opacité. Ici c’est sans doute une autre division qui nous accroche à ce livre si connu. On croit souvent sentir la jointure entre les articles et la manière dont l’auteur généralise son propos. Oscillation dès lors entre l’abstraction et l’étude particulière. Le retour au texte paraît bénéfique quand la pensée ne saisit plus que l’essence de l’écriture.

la parole prophétique annonce un impossible avenir, ou fait de l’avenir qu’elle annonce quelque chose d’impossible, qu’on ne saurait vivre et qui doit bouleverser toues les données sûres de l’existence.

Dans l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder (à lire ici), Lucien Raphmaj souligne l’importance que doit continuer à avoir la pensée de Blanchot. Il me semble qu’elle définit ce que seraient nos façons de concevoir, dans l’idéal, l’individu tel que le dessine l’espace littéraire. Sans trop réduire la force évocatrice de la prose de Blanchot, il faut expliquer sa lecture de cet espace en devenir, inventant sans cesse son extériorité qui serait celui, propre à chaque œuvre sans pour autant être sans ressemblance avec celui esquissé par d’autres. « La vérité de la littérature serait donc dans l’erreur de l’infini. » ou comme il le dit avec une vraie pertinence à propos de Virginia Woolf et de l’explication de son destin : « Se lier à la dispersion, à l’intermittence, à l’éclat fragmenté des images, à la fascination scintillante de l’instant, est un terrible mouvement – un terrible bonheur, surtout lorsque finalement il donne lieu à un livre.» En résumant sans doute trop, l’écriture commencerait dans la culpabilité, contre l’écriture, dans une perpétuelle justification. L’écriture comme commentaire de ce qu’elle est, ce qu’elle aurait pu être, du livre parfait toujours à venir donc. À partir de Rousseau, avec les indispensables lettres d’Artaud à Blanche, mais aussi chez Musil ou Broch, l’écriture se commente elle-même, l’œuvre existe aussi dans ce qu’elle dit de ce qu’elle devrait être. Il le précise avec beaucoup de justesse pour Musil : « le rapport de l’écrivain et de l’homme à lui-même, rapport qui ne se donne que dans l’absence de tous rapports particuliers et dans le refus d’être quelqu’un pour les autres et quelque chose pour soi-même. » Une des pistes d’interprétation, peut-être un peu courte, serait que Blanchot parle ici de lui-même, se dévoile dans le grand effacement que fut sa vie, son écriture. « la littérature va vers elle-même, vers son essence qui est la disparition. » Ou comme il le dit à propos de Mallarmé : On ne crée rien et on ne parle d’une manière créatrice que par l’approche préalable du lieu d’extrême vacance où, avant d’être paroles déterminées et exprimées, le langage est le mouvement silencieux des rapports, c’est-à-dire « la scansion rythmique de l’être ».»

Préoccupation où, il est vrai, ce qui est en cause, c’est peut-être la littérature, mais non pas comme une réalité définie et sûre, un ensemble de formes, ni même un mode d’activité saisissable : plutôt comme ce qui ne se découvre, ne se vérifie ni se justifie jamais directement, dont on ne s’approche qu’en se détournant, qu’on ne saisit que là où l’on va au-delà, par une recherche qui ne doit nullement se préoccuper de la littérature, de ce qu’elle est « essentiellement », mais qui se préoccupe au contraire de la réduire, de la neutraliser ou, plus exactement, de descendre par un mouvement qui finalement lui échappe et la néglige, jusqu’à un point où ne semble parler que la neutralité impersonnelle.

De notre première lecture, on ne se souvenait pas que Blanchot mettait déjà en partance cette pensée du neutre et de son gouffre. Je crois que la vraie singularité de Blanchot est de se réclamer d’une parole qui ne soit pas un pouvoir. D’autres bien d’autres que moi l’ont fait ou le feront, Blanchot pense surtout le silence qui fait la littérature. « Un écrivain est celui qui impose silence à cette parole, et une œuvre littéraire est, pour celui qui sait y pénétrer, un riche séjour de silence, une défense ferme et une haute muraille contre cette immensité parlante qui s’adresse à nous en nous détournant de nous. » Le livre à venir pour penser le maintenant littéraire, rappeler qu’il doit être un écho (se construire dans l’intelligence de l’hypertexte) : dans mon cantonnement au contemporain, trouver parfois que le bruit de l’époque prend trop de place. Saisir la rumeur du monde pour s’en extraire, en connaître la vacance, la rendre inopérante, impersonnelle. Il faudrait mieux entendre, elle se redéfinit dans beaucoup des autres textes de Blanchot dont nous tenterons de parler, de sa très complexe pensée du Neutre. Notons qu’il parvient à l’approcher par l’examen du Degré zéro de l’écriture de Barthes. Au fond ce serait dans un livre ce qui reste ininterprétable, extérieur, désespérément autre, ce qui dépasse le projet de l’écrivain, l’endroit où commence l’écriture. Ou pour finir sur une citation : « Dans une œuvre, la contestation de l’œuvre en est peut-être la part essentielle, mais elle doit toujours s’accomplir dans le sens de l’approfondissement de l’image qui en est le centre et qui commence seulement à apparaître, quand vient la fin, où elle disparaît. »

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