Le conte de la dernière pensée Edgar Hilsenrath

La fiction comme ultime forme de reconstitution de la réalité de l’anéantissement total d’une population. Avec son habituel sens de la farce – le grotesque et l’absurde au centre de la tragédie – Edgar Hilsenrath décrit le génocide arménien sous forme d’un conte oriental. Le conte de la dernière pensée restitue avec tendresse, dérision aussi, le mode de vie des populations arméniennes, les invraisemblables hasards de la survie et de la persécution.

Je continue ma découverte, un peu plus convaincu qu’avec Terminus Berlin, de l’œuvre d’Edgar Hilsenrath. On aime beaucoup, assez platement, l’idée de la continuité graphique donnée par les très belles illustrations – au sens où elles sont représentatives de l’horreur et de son grotesque – des couvertures de Henning Wagenbreth. Pas seulement un détail, sans doute. Le conte de la dernière pensée se présente d’abord dans la distanciation et la complexité de son dispositif narratif. Peut-être serait-ce un biais interprétatif que de penser qu’il s’agirait pour l’auteur d’une façon de s’absenter, en apparence, de son œuvre. Seul roman dont la matière première, comme on dit, ne serait pas autobiographique. On pourrait bien sûr s’épuiser en rapprochement. Edgar Hilsenrath les suggère avec ironie, ce double thinking, dont il parlait avec justesse dans Terminus Berlin. Il faudrait donc approcher ce roman par ce qu’il ne dit pas tout à fait mais suggère avec force. Au fond, ne serait-il pas possible d’envisager le génocide arménien comme un précédent, voire, en poussant un peu, comme une doublure fictive de la Shoah, de la béance dans les origines, qui hantèrent l’auteur ? Sans doute faudrait-il le faire avec cette verve, ce constant amusement qui seul permet d’approcher les mécanismes de l’horreur.

Tout ce qui se passe dans la tête d’un homme est vrai, dit le conteur, bien que la réalité que la réalité de ce qui se passe dans la tête d’un homme soit d’une autre nature que la réalité réelle qui, il faut bien le dire, nous paraît si souvent irréelle.

Le récit n’est-il pas toujours d’une autre nature. Il me semble important qu’il maintienne la croyance d’une réalité supérieure, une illusoire mais nécessaire compensation à nos fautives perceptions. Manière détournée pour Edgar Hilsenrath de contourner l’impossibilité, si bien mise en lumière par Primo Lévi dans Les naufragés et les rescapés. Une pensée de la perte, pousser jusqu’à l’extrême le témoignage de la disparition. Toujours dans cet aspect de farce, le dénouement, dans une chambre à gaz, porte jusqu’à son paroxysme cette volonté de témoigner de l’autre nature du réel. Les pensées d’un homme comme ultime réalité mais dont on ne saurait témoigner que du dehors, dans le grand mystère que reste un itinéraire de vie. Un conte comme considération pour masquer l’ultime pensée, le sens global peut-être censé en découler. Là encore, Edgar Hilsenrath invente des dédoublements, autant de doublures fictives. Thovma Khatisian agonise, il s’invente une ultime pensée, repousse d’autant sa mort, croit enfin voir justifier ce qui n’a jamais été qu’une invention : il serait un survivant du génocide arménien. Le roman dès lors inventera, rendra compte qui sait, de la vie de son père, Wartan. Dès lors, celui-ci aura un destin extraordinaire surtout quand c’est ses persécuteurs qui le réécrivent. Expliquons-nous. Avec une indéniable ironie, l’auteur se moque de ce lieu-commun du roman historique selon lequel le personnage doit être au centre de l’événement historique ou alors, plus stendhalien, n’en rien comprendre. Après les premiers massacres arméniens, Wartan émigre aux États-Unis, revient en 1914, en passant par Sarajevo, le jour de l’attentat célèbre, il passe ensuite par les Dardanelles. On construit une carrière d’espion, une accusation à tout le moins, sur aussi peu. Edgar Hilsenrath invente alors une manière d’ironie tragique. Wartan deviendra – d’une manière toute imaginaire, les persécuteurs ont leur paranoïa propre – le motif du génocide, l’incarnation du complot mondial arménien. L’ombre des sept sages de Sion plane déjà.

Par sa torturante absurdité, Le conte de la dernière pensée parvient cependant, dans toute sa confondante irréalité donc, à donner à voir la réalité turque. Cette sorte d’hallucination que, trop souvent, nous prenons pour notre réalité. Notons alors l’exacerbation de la sexualité, une sorte d’insistance sur l’homosexualité. C’est d’ailleurs par la sexualité qu’Hilsenrath pénètre, si j’ose dire, un mode de vie anéanti. La réalité des pensées d’un homme tient à ses superstitions. Une société n’existe peut-être que dans leur ritualisation, dans l’expression des craintes, dans la prophétie des catastrophes qui ne tardent jamais à se réaliser. Alors, anamorphose autour de la disparition, livre sur le génocide arménien précisément parce qu’il n’en parle qu’en dernière extrémité. Un certain degré de moquerie dans cette description de la société arménienne. La fiction, pour l’auteur, est à ce prix : celui de la satire. Une tendresse qui ne va pas sans une distanciation critique. Un sentiment de non-appartenance, c’est peut-être ceci notre lien, littéraire, à la communauté. Ou alors seulement un désir qu’on continue à nous raconter des histoires qui, presque, trompent la mort.


Merci au Tripode pour l’envoi de ce roman.

Le conte de la dernière pensée (trad : Bernard Kreiss*, 650 pages, 13 euros 90)

*Notons que le nom du traducteur, pour cette édition de poche, n’est noté nul part dans l’ouvrage.

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