Deuxième version 2

Les choses finissent par advenir malgré soi, peut-être. Des mois qu’on tentait de monter un tiers-lieu. En attente de subvention, là où échouent toutes les belles idées. Et le projet renaît quand on lui affecte une autre destination. Une information à confirmer, elle me sort du marasme. Deux jours que l’île bruisse de cette rumeur d’un retour de son bagne et je l’apprends par hasard, un jour de gueule de bois.

Au marché, à me racheter une légumineuse bonne conscience, un type m’entreprend. Je mets du temps à le remettre. C’est censé être mon pire ennemi. Un peu trop tard, il se souvient de la convergence des luttes. J’accepte sa proposition d’aller faire un tour du site que nous nous disputons. Lui le passé, nous l’avenir. Rien n’est si simple avec le directeur de la Société Historique, gardien d’une mémoire dont personne ne veut. Son projet de faire de l’ancien bagne un lieu de mémoire suscite d’obstinées réticences.

Il a obtenu, de hautes luttes, un droit de visite pour enregistrer le peu de patrimoine qu’il reste. Dans sa voiture, le type admet s’être fait avoir : ses photos ont donné à voir la valeur du site. Il est historien, pas photographe, il n’est pas parvenu à restituer la pesanteur de cette clairière, le désespoir des rares indications d’un passage, l’usure des lieux et l’étendue de leurs souffrances

Son projet aurait échoué quand il a commencé à demander aux habitants d’alors comment il percevait les lieux, s’accommodaient de leur présence, composaient avec l’inhumanité des traitements dont ils ne devaient rien ignorer. Silence hostile. Il s’est surpris à penser préférable notre idée d’un bistro.

Le type parle trop, roule pas assez vite. Pour ne pas abandonner, il a tenté de rentrer en contact avec d’anciens prisonniers. La plupart difficiles à joindre, aucun pour le moment n’a souhaité répondre. Toute une vie a passé, comment revenir sur ses premières années au mieux hasardeuses ? Difficile, nous sommes d’accord, de croire que la suite a été un conte de fée. Que peut-on en savoir, au fond ?

Je ne m’imaginais pas les lieux aussi dépouillés, hostiles dans ce début d’entretien qui en souligne le délabrement. Les maigres barrières, facilement déplaçables, aggravent le sentiment d’enfermement de ces ruines soigneusement soustraites au regard. Dix ans que je suis revenue, je ne trouve jamais du premier coup, l’ancien bagne. La forêt est dense, le terrain artificiellement ensauvagé.

Nous empruntons un chemin détourné. Mon guide ne serait pas étonné si nous marchions sur un cimetière sauvage. De bien belles floraisons de ronces et de landes paraissent confirmer son hypothèse. Elles recouvrent un petit bâtiment de pierre, d’une étonnante conservation. Je préfère penser qu’il s’agit de l’emplacement idéal pour des toilettes sèches plutôt que d’écouter les affreux rites initiatiques de cette cellule de mise à l’isolement. Pas trop mon truc le tourisme concentrationnaire.

On approche le bâtiment par l’arrière, il paraît plus petit de savoir qu’environ deux cents gamins innocents étaient entassés ici pour expier leur pauvreté, apprendre la violence dont ils allaient être plus victimes qu’acteurs. On peut bien, désormais, leur accorder un peu d’angélisme.

Il fait trop beau pour avoir peur, j’arrive à m’en convaincre. Mon guide m’en détourne. Il enregistre les modifications, des étais aux fenêtres, des échelles pour visiter les étages. Il paraîtrait possible de reconstruire à partir des ruines. Je n’écoute rien sur son explication de la disposition des pièces. Je vérifie une hypothèse : de la salle septentrionale, avec une terrasse surélevée, on voit la mer.

Ils ont dégagé un large cercle devant le bâtiment, une piste déjà s’y devine. Allez savoir pourquoi, je n’imagine pas que l’on commence ainsi des travaux. Maintenir en l’état, faire peur avec des rumeurs et laisser ensuite le lieu retomber dans l’oubli. On serait bien ici, dans ce silence de la terre, à inventer d’autres communs.

Un moteur arrive. Mon guide m’intime de me planquer. Le temps de réagir, je vois qu’il s’agit d’une vieille fourgonnette aménagé en van. Il en ressort trois ou quatre personnes. Elles s’affairent, déchargent des planches, installent avec précision une cabane. Pas d’autre choix que d’aller leur parler, je dois en connaître la moitié.

Quand je l’apostrophe, Julien perçoit en même temps que moi une présence périphérique scrutatrice. « Tout le monde est déjà là » a-t-il seulement le temps de me lâcher avant de s’élancer à sa poursuite.

Et merde, il m’a vu s’agace le chauffeur. Va falloir décamper. Si je me barre, tu ne vas pas être le seul. Tu sais bien, adresse-t-il muettement à Julien, que tu es ici pour éviter que l’on sache ce qui te relie à cet endroit. On aurait tous les deux intérêts à laisser le passé où il est, nulle part ou dans des lieux où survit l’amnésie. Je suis sûr que, malgré mon essoufflement, il m’a reconnu et fait tout pour ne pas me rattraper. Dès ce soir, le monde entier va accourir dans ta ZAD. Plus on va en parler et plus la répression va te tomber dessus.


L’épisode précédent est à retrouver ici.

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