L’était une fois dans l’Ouest – Hiver Thibault de Vivies

Sylvestre et spirituel enfermement : un couple dans les bois, perclus dans leurs pensées, leur isolement et leur crainte fantasmatique de l’intrusion, de l’extérieur, du passé. Dans une écriture dense (à l’image de l’apocalyptique forclusion de ses personnages), Thibault de Vivies invente un univers où le conte de fées côtoie le récit de catastrophe, de confinement, de spéculations surtout sur la matière première du récit.

Avouons d’emblée une lecture d’abord un rien entravée de ce court et extrêmement dense roman. Dans le premier épisode (le roman paraît reprend un séquençage de séries avec ses saisons et épisodes), on se perd un peu précisément dans l’impression de ne parvenir à se laisser porter par le récit : très vite ne plus bien savoir qui parle et ce qui est ainsi décrit. On touche alors, on le comprend imperceptiblement, au centre du roman: une confusion entre intérieur et extérieur, entre ce que l’on dit et ce que l’on pense, ce que l’on voit et ce que l’on imagine. Des manières d’inventifs monologues intérieurs qui s’entrecroisent et se succèdent. Avec un peu trop de prétention, on pense au Planétarium de Sarraute. Mais les choses sont sans doute plus complexes. Au fond, un des critères de réussite d’un roman resterait de savoir si son auteur a réussi à trouver une voix apte à resituer, ressusciter, la conscience spécifique de ses personnages, de leur époque. Sans doute, alors, que l’autre référence dont se dégage L’était une fois dans l’Ouest est celle du post-exotisme de Volodine. Thibault de Vivies parvient à nous laisser imperceptiblement entendre que les voix de ses personnages – un couple dans une forêt autour d’un poêle – vivent dans le repli de l’après d’une catastrophe insidieuse qui, jour après jour étend ses rayons. Une des pistes d’interprétation pour moins mal comprendre ce récit serait de rappeler que l’auteur emprunte à la figuration, si littéraire, de l’idiot. Au détour d’une de ses phrases longues, pleines d’incises, de parataxe, d’insertion de formules toutes faites, où s’entendent le flux et ses contradictions de la pensée, on apprend que l’homme et la femme ont ce retard mental propre à ceux qui vivent à proximité de la Cité soumise aux radiations. Une sorte de simplicité itérative alors dans ces pensées, une tendresse un peu frustre, une lucide incompréhension de ce qui les entoure.

Mon Dieu c’est tellement peu que tu nous donnes à accomplir pour toute une vie à remplir c’est bien laborieux et c’est bien laborieux et les derniers jours d’une saison d’hiver qui s’écoulent sans voir venir la douceur qui envahit l’air de rien ni vu ni connu on avance dans le temps et on se fait toujours aussi chier ici

Apparaît alors ce qui constitue pour moi le critère second pour jauger de la réussite d’un récit : interroge-t-il sa matière, sa possibilité d’être conduit. Une des possibilités de lecture, un peu creuse n’en doutons pas, serait, dans un premier temps, seulement de voir dans cette réflexion sur le récit un reflet de l’époque où il fut écrit. Confinement : déjà on en oublie l’ennui radical, le désir d’une intrusion, la crainte (qui peut-être en précipite la réalisation) de quelque chose qui vienne ensuite perturber le fragile équilibre des jours. Loin de toute situation extrême, toute représentation du monde fonctionne sans doute ainsi. L’était une fois dans l’Ouest décrit la routine des jours comme une réalité déjà abolie. L’économie des repas, des intermèdes entre, des instants complices de tendresse – la vie dans tout ce qu’elle a d’insupportable, de magnifiquement invivable comme un rêve, quand elle se replie sur elle-même. Interrogation, peut-être, d’une certaine exclusivité de la vie de couple. Le bonheur serait-il seulement un craintif repli ?

c’est mieux ainsi et tant pis pour nous quand nous entendrons cette petite ritournelle alors nous saurons qu’il est temps de tourner la page du jour d’avant comment peut-on s’y prendre autrement par les temps qui courent ?

Pas uniquement parce que sa mise en récit est immédiatement grevée par les figures attendues de tous récits. Un récit c’est ce qui nous relie, se répète, ce dont on se souvient et qui exprime ainsi un inconscient collectif qui nous dépasse, exprime ce que nous sommes au-delà de notre pauvre personne. On vit dans l’espoir que quelque chose advienne ; un récit ne tient que par ses péripéties, une situation initiale s’invente seulement dans son élément perturbateur. Nous évoquions le séquençage en série de ce roman, peut-être devrions-nous plutôt dire une découpe sérielle. Chaque épisode est une reprise, une variation, une redite. Mais la vie, au-delà de toute considération abstraite ne ressemble-t-elle pas, surtout dans l’enfermement, à une reprise quotidienne de failles et de vécus à demi ? Une cabane au fond des bois, l’amoureux ressentiment qui s’installe, l’unité qui n’existe que pour être brisée. Le retour du passé, des enfants, l’irruption de l’absurdité du travail, de la mort. Un homme frappe à la porte. Toute la beauté, la difficulté aussi il faut bien l’admettre, de la prose de Thibault de Vivies est de parvenir à ne jamais préciser si l’événement se passe ou est imaginé. Le roman n’a rien d’autre à nous proposer : lecteur vous devez croire, avec une réserve de soupçon, que ce que l’on vous raconte existe ailleurs que dans l’imagination de l’écrivain. L’étranger-toujours-le-même sporadiquement ressurgit : fantasme de la femme, désir de protection de l’homme, simple expression de l’insatisfaction du quotidien ? Et malgré tout le récit fonctionne aussi au premier degré, entre science-fiction et univers merveilleux du conte, un homme et une femme tentent de vivre à l’écart, de se préserver dans une vie simple, à l’abri des radiations, sous ce soleil hivernal filtré par un couvercle. Les frontières de nos enfermements parfois sont justes un peu lointaines. J’aime les romans dont je n’ai pas l’impression d’avoir fait le tour, qui préservent une réserve de parole, des interprétations en suspens. Surtout quand on attend la saison suivante, peut-être une printanière renaissance après l’ultime refuge trouvé par ce couple.


Merci à Publie.net pour l’envoi de ce roman.

Il était une fois dans l’Ouest Hiver (140 pages, 15 euros)

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