Deuxième version 3

On aurait dû commencer plus petit. Impensable afflux massif. Une bonne centaine à défendre ce qui n’est même pas encore menacé. Tout le temps pour penser le projet, en discuter et voter sans fin ses modalités, repérer les causeurs professionnels qui veulent se l’approprier, voir ceux qui viennent m’aider aux cabanes ou au potager. Pas pour tout de suite l’autonomie.

Trop de truc à faire pour penser se dit Julien, taciturne même pour lui-même. Il faut que j’aille à la pêche pour honorer mes commandes, que je passe voir Pierre qui dans son potager doit s’inquiéter, que je me débarrasse de cette nana intrusive.

Il y tient à son mystère pour ne pas me laisser approcher songe-t-elle. Il m’intrigue plus qu’il ne m’attire. Sans doute ne va-t-il, comme on dit, rien se passer. Il est si terriblement à son aise. Comme s’il avait toujours été ici. Les rumeurs l’affirment, elles pullulent dans ce campement provisoire. Lui il se tait, laisse dire, agit comme si ça suffisait à faire taire les malveillances.

Les dissensions, déjà. Détestable climat, pour ne pas assister au ballet des coucheries, je rentre dormir. À distance tout me paraît incroyablement vain. Pourquoi on lutte déjà ? Tout devient souvent trop général, un refus total du monde sans lequel je ne sais pas vivre. Besoin d’un ailleurs moins utopique, d’une douche, de sortir aussi de ce concours du conformisme de la contestation. Tous semblent avoir trouvé leur place, parviennent à y être sans remords. J’aimerai tant être certaine d’agir correctement, que mes scrupules, au lieu d’être vain parasitage, continuent à me construire comme quelqu’un de bien. Jamais gagné.

Au réveil, je le vois : « ils » (là-bas le terme revient en mantra) vont laisser pourrir la situation, jouer sur nos différences d’opinions. Des agents doubles comme dans un roman de Pynchon. Je suis la proie idéale, encore dans mon lit je m’imagine victime consentante. Trahir pour ne pas admettre qu’on ne parvenait pas y croire. Jamais inutile d’envisager le pire, ça permet sinon de se soustraire du moins de le contraindre à s’inventer une autre forme. Pessimisme petit-bourgeois mademoiselle.

Avril est beau, je me décide à rejoindre le camp à pied. Étrange de voir qu’à vivre ici, on oublie la beauté de l’île. La mer partout, sa luminosité pleine de promesse, pour en contempler le charme j’emprunte le sentier côtier. Deux heures de marche solitaire, c’est ça que je veux préserver. C’est aussi pour ça que je lutte.

Pour me perdre un peu aussi. J’ai dû avancer trop loin et arrive à notre installation par une autre entrée. Ça me rassure que l’on nous surveille. Le type coursé par Julien l’autre jour est là, dans le van de son hôtel, à nous mater. Il est presque aussi content que moi d’être surpris. Il veut me parler, sur la mauvaise pente, en équilibre glissant aux pieds d’un sapin branlant, je l’écoute.

Je suis sûr de l’avoir vue avant toute cette histoire, la connaître aussi vaguement m’agace. J’ai l’impression de les reconnaître ceux qui, comme moi, tiennent un rôle pour mieux, peut-être, en laisser apparaître les failles. Un silence entre nous pour ne pas me réduire pas aux crasses que je débite. Je ne parviens pas à lui faire comprendre qu’elle devrait s’intéresser au passé de Julien, qu’il risque de faire tout échouer, qu’au fond je les trouve divertissants, ces zouaves qui essaient de vivre sur une île en plus petit.

Elle revient tard, elle m’aurait pratiquement manqué. Les nuits sont froides, encore. Elle veut me demander quelque chose. Parler. Agacement. Je l’asticote au hasard. Il te voulait quoi l’autre fouteur de merde ? Elle ne répond rien, s’en va. Je suis con, souvent.

Je vérifie mon intuition sur la présence du chauffeur. Il est bien là, à l’ouest dans ce passage dérobé. Je le contourne sans qu’il me voit, lui siphonne le réservoir. Autant de gagner en autonomie énergétique. On a besoin, à ce qui a été décidé ce matin, d’une fête, d’accueillir du public pour que notre projet fasse sens. On est en train de se vendre.

Pierre, pâle, pense avoir vu un fantôme : Julien. Je suis un peu déçu de le retrouver ici, trop prévisible, en train de tenter de relancer le groupe électrogène. Un peu triste qu’il n’ait rien fait pour me rassurer. Comme personne sur l’île d’ailleurs. Suis-je toujours le dernier à être courant, le seul à me sentir jamais totalement intégré à cette communauté du dehors si soudée ? Je me dis, en attendant plus longtemps que tout le monde de me faire servir une bière, que toute communauté procède par exclusion. Ils nous ont invité, tous les mecs un peu de gauche de l’île, pour se reconnaître entre eux.

C’est moi où on me regarde bizarre ? Longtemps sans doute que tu n’es pas sorti, n’as pas affronté la déprime que t’inspire l’époque. Le soupçon soudain que ce soit une soirée déguisée, que tu sois le seul à ne pas le savoir. Je tente de me faire croire que ce n’est qu’une performance, d’un goût douteux au demeurant.

Les types sont déguisés en bagnard. Sont-ils vraiment prêt à s’enfermer ici pour ne pas voir cette rumeur concrétiser. C’est pas un peu obscène de s’approprier une souffrance dont, au fond, on a aucune idée ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s