Les aventures d’un sous-locataire Iouri Bouïda

L’art du récit, de la parole collective, du destin individuel comme révélateur d’une époque, réflexion hantée par l’écriture et le Mal. Les aventures d’un sous-locataire entremêle les aventures de Stalen Igrouïev qui traverse sa vie comme un témoin indésirable ou un unreliable narrator. Avec une vraie verve comique, une réelle prise en compte d’un contexte (parfois difficile à suivre), Iouri Bouïda écoute, comme dans une station de métro, l’homme de la rue et livre une pensée complexe, par pastiche peut-être, de ce que serait le roman russe.

Un des charmes de la lecture des Aventures d’un sous-locataire est de ne jamais savoir très exactement, comme le narrateur, où s’y situer. Sur plusieurs points – la politique (notamment sur les guerres d’indépendances après la chute de l’URSS) et le religieux – on ne parvient aucunement à saisir le point de vue de l’auteur, on ne parvient alors pas non plus à déterminer notre adhésion au débat dont, pour ma part, quelques références m’ont échappé. Pas si grave, peut-être : la littérature ou l’art du décalage. Avouons alors avoir pensé, dans un premier temps : heureusement que ce roman est russe, pas certain d’apprécier une version française de ce qui, au début, à une trame narrative attendue. L’écrivain et sa muse, l’homme et ses séductions, une vie racontée dans les épisodes de ses amourettes. Une grande partie du roman français se complaisait à ce genre de narration dans les années 90. Pensons ici au très machiste Femmes de Solers. Igrouïev, son nom voudrait d’ailleurs dire le joueur, se définit alors lui-même comme un sous-locataire, une présence par arrangement, en sous-main, dans sa propre histoire. Il feint de ne s’intéresser qu’à la langue, à tout ce qu’il faut faire pour trouver la sienne propre. La politique comme l’art du récit, la littérature comme contre-narration.

Telle est la spécificité du buisness russe – il maîtrise le discours mais ne dispose pas de sa propre langue.

Igrouïev est engagé par un oligarque pour corriger ses mémoires. Celui-ci meurt, le narrateur s’enfuit. Le roman poursuit alors le décalage de la déglingue. Logique de l’excès. On peut se demander si chacun des nombreux récits de ce roman ne se rejoignent pas justement par leur interrogation sur l’écriture, leur mise en pratique de l’une de ses modalités. La mort est la seule chute d’un récit. Quand Igrouïev ne se demande pas s’il est capable de rester une forteresse tout en se laissant porter par le courant, il est hanté par « l’inachèvement de l’histoire, la persistance de la terreur. » Par une belle référence à Shakeaspear, pour lui le ferment essentiel de la fiction serait cette vérité in fine supprimée. Derrière l’humour, l’aspect picaresque de ces aventures, doucement pointe le tragique. Comment compose-t-on avec la perte se demande Les aventures d’un sous-locataire ? En tant que radioscopie du statut d’écrivain, l’auteur se demande que devient un écrivain quand il n’est plus dissident, comment il survit aux sauvages années 90. Plus qu’ailleurs, la Russie de ce moment peut spéculer sur sa fin de l’Histoire, la chute des idéaux. Bouïda nous en donne une vision délicatement burlesque : l’homme qui protège Phryné, la Muse du narrateur, lui offre un Fukuyama, emballage discret à une enveloppe de billets. L’argent roi, la fin de l’illusion – nécessaire – de fraternité. Mais, contrairement au Dernier Afghan, il ne s’agit pas d’un témoignage documentaire. Plutôt une plongée dans la polyphonie, une écoute, comme dans le métro, des différentes visions, façons de survivre à ce moment historique. Le roman mélange alors les époques, les histoires de tous ceux croisés par le narrateur. Il reste, dans cette autre réflexion qui guide le récit, un témoin indésirable : on lui raconte des histoires, il prétend se contenter de les retranscrire. La fiabilité du récit, ses arrangements et omissions sont toujours pointés du doigt.

et il suffit que l’homme se comporte un tout petit peu plus mal que l’animal pour que le mal prenne des proportions incommensurables.

Composer alors avec l’impossibilité, nous la croyons surtout théorique, d’un récit fiable, totale. Tout ceci mis en scène dans un jeu de dialogues, de détournements, parfois avec une impression de pastiches. Par esprit de contradiction, le narrateur pointe les failles dans tous les discours, la subsistance d’un fond catholique dans la prétendue âme russe. L’ombre, bien sûr, de Dostoïevski dans ce roman sur une culpabilité qui, comme la vérité, est supprimée pour mieux apparaître. L’omniprésence de la conscience du Mal comme rappel de la persistance de l’éthique. Et le discours, donc, qui impose sa logique. Un seul exemple, assez brillant : Igrouïev est hanté par Tchekhov et son homme avec un petit marteau qui, derrière tout homme, devrait rappeler la permanence de la peur, l’irruption du Mal. Il devient dans le roman, l’homme au marteau, le tortionnaire dont le narrateur croit non s’être débarrassé mais avoir, fort mal, effacé les traces. De quel mémoire, de quelle capacité à lui faire rendre langue a hérité l’écrivain contemporain russe, c’est cette question que pose Les aventures d’un sous-locataire.


Merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Les aventures d’un sous-locataire (trad : Véronique Patte, 446 pages, 24 euros)

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