Deuxième version 4

Un article de la gazette locale me rappelle cette rumeur de bagne. Elle suscite peu de remous, aucun avancement notable du projet. Un truc m’intrigue. Le chauffeur l’hôtel ne cesse de me répéter que c’est une bonne chose : au moins on sait où ils sont tous ces fouteurs de merde ! Trop de clients pour aller y voir par moi-même.

Pour agacer ce chauffeur acariâtre, je lui demande s’il ne trouve pas que l’on est en train d’inventer là-bas une nouvelle forme de tourisme. On pourrait proposer des séjours plus authentiques. Il se marre, amer, certain que des gens seraient prêts à payer pour être envoyés, temporairement, aux travaux forcés.

Quel intérêt peut bien trouver mon chauffeur à passer autant de temps à proximité de son campement ? Il accuse Julien, qu’a-t-il lui-même à cacher ? Un soupçon à l’arrière-fond de cette journée agitée.

À la nuit, comme un fantôme, Julien apparaît. Laconique, il me livre une inventive version des faits. Réticences et timidités, récit plein de lacunes dont je retiens ceci : il resterait sur l’île pas mal de « survivants » du bagne. Les descendants des matons ou des pensionnaires vont finir par s’opposer sur une mémoire différenciée. Je ne parviens pas à me convaincre que ce ne soit que ça. Un truc me titille, encore.

Ce soir, Julien vient dormir avec moi. Dire qu’il ne se passe rien serait à la fois vrai et faux. Des rapprochements esquissés, un peu moins de silence peut-être. Peut-on espérer mieux ? Un changement dans le regard d’autrui, un peu plus de confiance en moi par la fausse image que les camarades campeurs se font de mon lien avec Julien.

On nous laisse seuls. Lui semble ravi de cette réserve d’intimité, je ne suis pas mécontente de n’avoir pas à m’exposer. Même si faut aller à la pêche pour ça. Paraît qu’il ne vit de rien d’autre. Allons braconner alors.

Je parais bizarre. Sans doute. Je lui demande si elle n’a pas besoin d’instant d’inexistence. Se soustraire aux regards pour se voir exister. Entendre l’écho de l’environnement. Mes mauvais mots laissent un silence embarrassant. C’est pas le bon moment pour la pêche. Un rapprochement : qu’elle me comprenne sans parler. Je lui montre les gestes en sachant qu’on va rien ramener.

Suis-je la seule à ressentir de la complicité sur cette crique de la côte sauvage ? Un silence sur la beauté, saisissante, du paysage. La possibilité de se parler, même si les mots viennent mal, entrelardés de soupirs. Julien me livre ce qui ressemble, de loin, à une confession, une ouverture sur son passé, quasi explication de ce qu’il est.

T’as remarqué que si tu demandes ici, tout le monde était pêcheur ou agriculteur, personne ne bossait au bagne. Bien sûr, l’essentiel des matons venait du continent mais des locaux ont participé à cette mascarade. Je suis pas sûr que mon rapport au bagne se limite à ça mais c’est une question qui me hante. Seulement les silences de mon enfance. Allez viens on rentre. On passe voir un pote avant pour prendre des plants. Rien ne pousse sur cette terre de tristesse.

C’est con mais je trouve ça indigne de lui de se pointer avec une fille. On cause potager, on renoue les liens. L’amitié dans les réserves. La fille est sympa, un peu paumée. On s’amuse mais soudain ça redevient sérieux, étrange. Julien a autre chose à me demander que des courgettes. Il m’entreprends du passé. Je ne sais que lui répondre. Il veut des renseignements, d’autres sources. Pour occuper pleinement les lieux, il souhaite en écrire une contre-histoire. Sans trop comprendre son projet, je promets de laisser traîner mes oreilles.

Le sale con me laisse là. Pierre, embarrassé, l’excuse comme il peut. Sa part de mystère, son illégalité connue de tous dans laquelle il ne veut mouiller personne. Il finit de bêcher sa parcelle et me raccompagne. Je l’aide, tant qu’à faire. C’est plaisant. Ensuite, il me descend au port. Un ordre implicite de Julien ?

Quinze heures, le changement de marées. Au café du quai, rien d’autre à foutre, tout le monde parle d’un assaut imminent. Paraît que les CRS qu’ont viré la ZAD vont débarqué. Il ne se passe rien, comme d’habitude.

Je prends mon vélo direction le centre historique. S’égarer sur sa propre île : sentiment délicieux. Je vois pourtant le magnifique endroit où ils ont trouvé un local. Pour moi c’était une fortification, avec vue sur mer bien sûr, vaguement réhabilitée. Une étroite casemate pour un minuscule bureau. Un autre passé à réhabiliter s’amuse son directeur quand je lui raconte. La guerre faut mieux la raconter par ses fortifications ; l’Occupation ici aussi ne fut pas unilatérale.

Elle est charmante cette jeune fille, elle sait écouter. Question pertinente de mon interlocutrice : peut-être que pour retrouver les bagnards, on pourrait d’ailleurs retrouver leurs surveillants. Mais les archives de la police protègent ses agents. S’ils n’ont fait qu’obéir aux ordres, ils ne vont pas s’en vanter. La jeune fille persiste : n’a-t-on pas de l’histoire orale, des témoignages d’employés insulaires… ?

Je feins un instant d’hésitation et lui parle de notre volume le plus polémique sur l’histoire de l’île. Celui que nous avons préféré discrètement remisé. Sa légitimité historique était, comment le dire poliment, incertaine. Je lui offre le récit de la dernière cantinière du bagne. Son souci d’authenticité se résumait à la complaisante description de sévices, à des mésalliances entre surveillantes et pensionnaires, des sociétés parallèles qui évoluaient en lisière. Peut-être un peu exagéré, le récit continue à me paraître pas entièrement faux.

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