La rivière draguée Arno Calleja

Polyphonie de la hantise, dérèglement d’une disparition : l’écoute de la vie quand elle est détournée de son cours. Dans cette fausse simplicité du ressassement, dans cette langue commune, Arno Calleja envisage toutes les conséquences, discours nés du corps anonyme d’une jeune fille rejeté par une rivière de Tapeï. La rivière draguée ou une admirable tentative de donner voix au désordre tacite du monde.

On continue à découvrir avec grand plaisir l’œuvre (le mot n’est pas trop grand) d’Arno Calleja. Inquiète continuité dans la discontinuité entre ses romans. On perçoit des motifs repris entre La rivière draguée et son très beau, mystique, La mesure de la joie en centimètres : l’obsession de l’eau, l’inversion de son cours, les discours et autres interprétations auquel donne lieu un événement où se lit tout l’ordinaire bouleversement de notre monde. Dans La rivière draguée (ne faudrait-il pas plutôt dire, aux abords, sur le rivage de ?) le dispositif narratif est immédiatement perceptible, un peu confondant sans doute aussi. On ouvre sur quatre voix, quatre strates d’ajouts et de contradictions, quatre enfants qui discutent comment tout ceci aurait bien pu commencer. Les modalités d’écriture de La rivière draguée ne sont pas pour rien dans ce choix : écrit lors d’une résidence à Tapeï, elle a aussi été représentée dans une version scénique. Même sans cette précision, il me semble que l’on entende les voix, leur résonance, leur volonté performative si chère au théâtre. D’une manière un peu plus perceptible, donc, que dans La mesure de la joie en centimètre, ces voix incarnent une autre interprétation. On est pas si loin de l’hubris, l’explication première de toutes les tragédies. Au centre, une rivière. Un lieu de dévotion, ensuite vient le saccage. On aurait coupé la tête à une des statues. Déréliction de notre moment historique, la poésie porte la trace des dieux enfuis, qui sait. Mais, ici cela se dit avec une certaine ironie. Chaque enfant reprend, exagère, invente cet élément perturbateur. On ne serait pas loin de penser à Laszlo Krasznahorkai. Arno Calleja, me semble-t-il, nous laisse seuls avec nos propres interprétations.

Les écrivains m’aiment beaucoup, mes ondulations. Je produis un effet, il paraît. Les peintres, eux, préfèrent le ciel. Je ne sais pas pourquoi. Je ne leur en veux pas. Le ciel, moi, quand je veux, je le reflète. Alors.

Par prétention, vain intellectualisme, on pourrait aussi penser au Finnegans Wake de Joyce, sa tentative de donner vie et voix à la Livia, la rivière de Dublin. Tout est bien plus simple dans La rivière draguée. On entendra certes sa voix, sa volonté d’inverser le cours du temps. Difficile, au passage, de ne pas y voir une image de tout art poétique. Alors. Plutôt que d’enfermer ce texte dans d’arbitraires références, autant dire son admirable réussite stylistique. Toujours par une manière de déformation syntaxique, discrète, heurtée et coulante. Avec cette volonté de toucher à une diction particulière, peut-être par nécessité d’inventer des subtiles divergences scéniques. On ne peut, quand même, s’empêcher de penser qu’Arno Calleja cherche à éprouver la possibilité du langage, quelle réalité parvient-il à enfanter, jusqu’où elle permet d’altérer celle que nous prétendons partager. Dans ce bref récit, l’auteur nous offre ce qui est plus un résumé au cordeau qu’une caricature d’un roman policier. On entendra dès lors la voix du possible tueur, de son royaume qu’il voudrait, tel le corps d’une gamine, enfermer dans un sac, rejeter loin de lui toute réalité dont il ne serait pas le maître et possesseur. Ensuite, nous entendrons la voix de l’enquêteur ou plutôt de ses perceptions corporelles, à quel point, pour lui peut-être seulement, elles éclairent sa vaine enquête. « Des moments de confusion. », de recueillement pour trouver le nom qui manque, donner sépulture à ce qui hante. En draguant (avec la polysémie : serait-ce séduire ou creuser ?) sa rivière, Arno Calleja donne alors à voir ce qui aurait pu se passer : la vie qu’aurait pu mener, banale et extraordinaire, cette petite inconnue de la rivière. Il donne surtout à entendre les dérèglements climatiques, l’inversion du cours de la rivière, des saisons et de leur climat auquel devrait donner lieu toute disparition. Un bref récit qui offre voix à toutes les interprétations.


Un grand merci aux éditions Vanloo

La rivière draguée (74 pages, 12 euros)

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