La dernière neige Arno Camenisch

Deux hommes et un téléski, l’imminence de la catastrophe, les histoires et soupçons partagés pour la repousser. Dans la précision de sa langue, par sa capacité à restituer intonations et accents, oralité et silence, une fois de plus Arno Camenisch subjugue par la simplicité panique avec laquelle passent les jours. La dernière neige où la brume métaphysique qui nimbe notre quotidien, ordinaire, exemplaire.

Quidam continue la publication de ce si singulier auteur : unique au sens où il trace son sillon où se dessine la grande continuité de son univers. Des ombres reviennent, des présences des autres romans, des connaissances de ce territoire des Grison qu’Arno Camenisch dote de toute une mythologie. On évoque, directement, Ustrinkata, la dernière soirée d’un bistro où il s’agit de boire le fonds pour le toucher. On retrouve aussi Sez Ner dans cette manière habile, captivante, d’enchaîner les tâches et les jours, absurdes et inquiétants. Bien sûr, il faudrait, à nouveau, évoquer la précision sonore du travail de traduction de Camille Luscher. Elle parvient à rendre les accents, les emprunts verbaux et autres déformations sonores qui donnent substance au langage parlé par Paul et George. Notons aussi qu’il nous paraît moins hermétique, incompréhensible parfois comme l’enfance bellement évoquée dans Derrière la gare.

Un univers familier au point d’ailleurs de ne pas susciter une certaine irritation, un questionnement des plus intéressants. Que dit réellement Arno Camenisch dans sa tentative de ressusciter un monde aboli, que nous apprend-il sur nos paniques ? La réussite d’un roman se jauge-t-elle à sa distanciation, à celle que peut deviner le lecteur. Un écart chez Camenisch avec le regret pour ce monde perdu, celui des commerces de proximité, celui avant la désertification. Le laisser entendre ne veut pas dire souhaiter y revenir. On retrouve d’ailleurs la même distanciation avec les visions apocalyptiques portées par les dialogues de ces personnages. On pourrait presque penser à Laszlo Krasznahorkai : on picole et on panique ; on regarde les signes. Ou sans doute n’est qu’un désir de sens de la part du lecteur.

y’a que dans les films que les histoires sont résolues, mais c’est pour ça qu’ils sont faits, à la fin tout finit par se résoudre.

Un art alors très sûr du suspens, la moins mauvaise expression de notre inquiétude. Georg et Paul entretienne un téléski peu à peu déserté, fantomatique presque déjà comme le sont souvent les personnages de roman. L’attente invente des discours, on recrée le village en bas. Le mythe dans son aspect le plus quotidien. Les jours passent, les héros s’accrochent au bord du monde, au seuil de l’effacement. Simple et dense, la prose de La dernière neige envoûte avec ce soupçon de ne parvenir à ne dire que ceci : le vide du temps.


Merci à Quidam pour l’envoi de ce livre.

La dernière neige (trad Camille Luscher, 104 pages, 13 euros)

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