Un fils étranger Eduardo Berti

Creusement des dédoublements, poursuite de cette étrangeté de la langue, ultimes vérifications des mensonges et omissions du père exposé dans Un père étranger. Récit d’un voyage en Roumanie sur les traces multiples, aussi littéraires que factuelles, d’un exil, Eduardo Berti continue sa si pertinente réflexion sur nos perpétuelles, et mouvantes, traductions de ce monde si obstinément étranger.

J’aime beaucoup les livres qui reprennent l’inachèvement du précédent, s’offrent comme une doublure, pas nécessairement négative, pour montrer, encore une fois, comment la réalité rattrape sa mise en fiction, pointe un peu moins mal ce qui nous y échappe. Au fond, le sujet du drôlatique Demain s’annonce plus calme était similaire : estomper les frontières pour tenter de voir ce qui subsiste aux mots et à leurs inventions. On aime énormément que le récit prenne des allures de fictions, qu’il se dédouble en permanence par d’autres inscriptions littéraires. La réalité des faits ne serait qu’une des traductions possibles à notre difficulté, sur le moment ou a posteriori, de les interpréter.

Le grand risque, dans un voyage de ce genre, est de se fixer pour objectif de comprendre une personne ou de comprendre le passé de cette personne par l’intermédiaire d’un pays. Confondre le général, une culture, et le particulier, un homme. Je pense à ce que Jean Paulhan appelle « l’illusion du traducteur », à savoir tenir pour un trait ou une marque d’auteur ce qui est d’un usage fréquent dans un pays ou une langue et, bien entendu, le contraire : penser qu’une expression commune est une trouvaille ou un sceau individuelle. Confondre norme et exception.

Un père étranger racontait, si on ose se permettre de le résumer, comment Eduardo Berti tentait de fixer les fausses identités derrière lesquelles son père, de son vivant, s’était caché. Toujours dans une belle distanciation ironique, l’auteur pointait d’arbitraires concordances avec son propre exil. Un fils étranger reprend cette trame, en un récit dit mineur creuse ce qu’elle a d’intangible. Eduardo Berti reçoit, après avoir publié, nous dit-il, Un père étranger, le dossier des années en Roumanie de son père. Le décalage devient ce qui fait signe vers la réalité. Eduardo Berti parvient ainsi à nous distraire au sens plein du terme : masquer la vacuité de ce qui ne reviendra, de toute façon, que dans une très imparfaite traduction, dans « l’impression que les deux pays, le réel et l’imaginé, cohabitent dans des dimensions qui ne se touchent pas vraiment». La pure émotion de découvrir la maison où a vécu son père, d’en trouver une représentation conforme à son imaginaire. Avant de comprendre que la numérotation des rues a changé. Que les guêtres du passé sont à cette image, un décalage aussi irrattrapable qu’insituable.

Mais ne perdons-nous pas tous, chacun à sa manière, notre pays natal ?

Ne fait-on jamais que le récit de ce que l’on a pas trouvé, des dérivatifs qu’il faut inventer pour que la réalité existe aussi fort que celle qu’on s’est imaginé. Le silence. Ce petit livre (120 petites pages) offre d’ailleurs une tacite doublure : l’auteur a décidé d’y adjoindre des QR codes, une sorte de réalité dite augmenté que le lecteur sera libre de consulter. J’aime que les mots se suffisent, subsistent, à leurs insuffisances propres. Un dernier double-fond que je n’ai donc pas exploré. Dans Un père étranger, Eduardo Berti convoquait, dans des détours et des fictions, la figure de Conrad comme pour doubler ce qu’il ne trouvait pas. Ici pour dire l’histoire de cette présence juive en Roumanie, très largement effacée, il convoque le fantôme de Mihail Sebastien. Autant de trace d’une identité qu’il ne peut pas revendiquer, dont il peut alors peut-être parler. Le père de l’auteur abjure sa foi, change de nom. Sa mère n’est pas juive : sa judéité est donc un fantôme sans appartenance. À partir de l’exception discrète, de son étrangeté, de son excentrement (en parlant presque uniquement de la ville de Galati), Un fils étranger donne malgré tout un visage à cette invention de l’Europe, à notre incapacité à en accepter le passé qui nous contraint à le dire encore et encore. Se retrouver serait pour l’auteur entendre, dans l’avion, une lecture en roumain (langue qu’il ne parle pas) de son livre précédent. Il est bon qu’on nous rappelle sans cesse notre sensible étrangeté au monde, notre désir d’en trouver des traductions, d’autres formes de fertiles incompréhensions.


Un grand merci à la Contre-Allée

Un fils étranger (trad Jean-Marie de Saint-Lu, 120 pages, 10 euros)

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