Le cauchemar Hans Fallada

L’apathie et son vide, la culpabilité et les rancunes, la survie et ses arrangements : Allemagne 1945. Dans une manière d’autobiographie déguisée, Hans Fallada met en récit la sidération d’une reconstruction, son quotidien, la torpeur de la toxicomanie. Au-delà de la juste cruauté du portrait, Le cauchemar tisse ce qui subsiste de l’espoir.

On pourrait commencer par ce que l’on ne s’attendait absolument pas à trouver chez Hans Fallada : l’expression contondante, du vide et de ses apitoiements. Le cauchemar parvient à en faire l’articulation entre culpabilité individuelle et incapacité à prendre en charge, à supporter seul, un destin collectif. Herr Doll se sent radicalement vide, lassé, vieilli, inapte à se lancer dans la reconstruction. On pourrait alors le dire comme ceci : Le cauchemar aborde avec la même pertinence, justesse de ton et âpreté dans le sentiment, que Nous avons les mains rouges cet immédiat après-guerre. Apathie et effarement collectif et ensuite l’instinct de survie, l’effondrement du bien commun, l’affirmation de son bon droit dans la compétition de la souffrance. Comment on se reconstruit en étant le pays le plus détesté du monde.

Peut-être en devenant détestable, en continuant à nager à contre-courant, en n’acceptant pas l’hypocrisie d’une petite ville de province. Herr Doll est le seul à accueillir les Russes à bras ouverts. Un des rares à n’avoir rien à cacher. Il tentera de s’ériger en censeur. Hans Fallada parvient à évoquer les rancunes, la construction de la détestation. Herr Doll devient maire, tente de récupérer les stocks des anciens nazis, s’attire les foudres d’un pitoyable pochetron. On rentre peu à peu dans le charme de cette autobiographie déguisée. Doll, doublure de l’auteur lui aussi est rattrapée par l’effarement, l’absence totale d’exemplarité. Acidité de la comédie de province. L’horreur du bout des doigts ; la vie.

Les Doll, plus ou moins chassé, avec une de ses belles ellipses ménagée par le récit, s’enfuit à Berlin. La survie pragmatique au quotidien, leur lent glissement dans la dépendance. Oublier dans la morphine et les somnifères : l’égoïsme toxicomane et ses débrouilles. Le vide à l’état pur, celui de Drieu la Rochelle du Feu follet. Pages saisissantes dans la façon dont on comprend sans parvenir à excuser le glissement du couple. On sait Hans Fallada passer par là. On en reconnaît les détails, on comprend sans doute aussi que sa survie tient aussi à son art du portrait. On retrouve alors l’auteur de Seul dans Berlin : un admirable portraitiste du peuple, des gens ordinaires dans leurs contradictions, mesquinerie mais aussi superbe. Le mélancolique médecin qui donne de la morphine, l’infirmière qui tient un hôpital pour prostituée, l’ami écrivain qui tente de sortir Doll du marasme. Témoignage accablant d’une époque.


Merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Le cauchemar (trad Laurence Courtois, 336 pages, 8 euros 60)

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