Liquider l’or Victor Taranne

L’écriture comme une fugue, un rejet, un ailleurs ; l’invention d’une humanité au-delà de sa disparition, ses acceptations et ses résistances réprimées. Dans une prose incandescente, labile et liquide, apte à tamiser les ultimes réserves de colères et de jouissances, Victor Taranne emporte son lecteur dans la quête d’un journaliste d’une disparu, de lui-même sans doute surtout. Liquider l’or, récit de silences et de bruits où s’interroge la possibilité de témoigner comme capacité d’être au monde.

Il est des premiers romans tout habité de leur légitime colère, de leur provocation face à la résignation de nos vies dans les grises villes de pluie, de nos dominations salariales et la vile parole qu’insidieusement elle édicte. Des premiers romans dont l’écriture laisse entendre, fière et bravache, une petite voix, une façon d’envisager le monde. Soyons reconnaissants aux belles, et artisanales, éditions Dynastes de nous faire écouter cet écart au morne, cette feinte indifférence d’un cynisme qui ne parvient pas à recouvrir le narrateur. Un journaliste, blasé quasi par conscience professionnelle, est spécialiste des nécros. Si on était plus désespéré on pourrait se demander si la littérature peut autre chose que ramener l’indifférente parole des morts, convoquer des présences qui marquent tout ce que l’on a su faire. Le narrateur est donc envoyé là-bas, dans un pays où, par ses orpailleurs, on pourrait reconnaître la Guyane pour écrire un article sur une militante assassiné au nom de l’or.

Ce que la beauté peut être dégueulasse, parfois. Il faudrait pouvoir en crier toute la rage, mais rien ne sort jamais, surtout lorsqu’on ne peut rien faire parce qu’on ne sait pas, qu’on ne voit pas, qu’on ne cherche pas à voir, qu’on ne cherche pas à savoir ou qu’on croit tout savoir à la place des autres.

Victor Taranne parvient à donner de la substance à cette errance, cette ivresse de la fugue. Un truc de tripes, de clebs qui se reniflent le cul. L’humanité telle qu’en elle-même : « les fluides, les espoirs, la vie.» « Toute cette fuite. » Mais aussi « La morte et l’assassin. Nous et eux. Reproduire le stigmate de la fuite. Jouer au juge. S’assumer procureur. Culpabiliser. Détruire. Calciner. Jouir. » On peut penser que l’écriture de Taranne fait un peu sa maligne, frime et se défend, devient une éponge, enregistre ce qui la dépasse, s’en sort parfois par une pirouette sans rien céder aux bons sentiments. « La vie, quelle foutrerie. » Reste quand même la matérialité, le corps et ses désirs.

Des exotismes que les habitants de mon pays pourront lire tranquillement au bord de la piscine avant de se lever pour se resservir un dernier verre, se raconter quelques potins, savoir qui a baisé avec qui. La vie des larves qui sèchent au soleil. Les cloporteries réglementaires. Les voyageurs sourires aux lèvres. Une ribambelle de mensonges. L’inspiration vient du pillage. Le bonheur aussi.

Sain excès quand il est sans satisfaction de soi. Un narrateur sans héroïsme se laisse un rien porter, tente de témoigner malgré tout. L’or et ce que l’on fait pour lui, là-bas on s’en fout. «Là où les oubliés ont encore un nom qui brille quelque part dans l’obscur. » La littérature n’est pas pour Victor Taranne un volatil refuge, juste une confiance, pour un instant encore, dans ce que les mots peuvent changer. On aime beaucoup cette conception – en accord avec une autre capacité d’envisager l’humain comme rhizome, réseaux de perceptions – cette capacité de se voir comme une éponge, noyé perceptif.


Un grand merci aux éditions Dynastes pour l’envoi de ce premier roman cousu main

Liquider l’or (100 pages, 11 euros)

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