J’aurai été ceux que je suis Marc-Émile Thinez

L’individu comme fiction, appropriation de personnages, fragments d’une culture commune, éclats rieurs de possibilités inachevées. En 50 textes, autant de références plus ou moins cryptiques, de plaisantes devinettes pour le moins, Marc-Émile Thinez signe un délicieux portrait en absence ; J’aurai été ceux que je suis où le miroir des identités fuyantes et fugaces du lecteur.

On retrouve dans J’aurai été ceux que je suis une idée qui m’est chère, que j’ai d’ailleurs tenté de débusquer dans Un vide, en Soi : notre identité tient à nos lectures, à nos passagères identifications avec les personnages qui s’y inventent, avec les sonorités qui les décrivent. L’auteur l’explique par une épigraphe limpide : il ne s’agit pas de devenir un personnage romanesque, de se croire Julien Sorel ou Rastignac, mais de comprendre que l’on se constitue autour des possibilités qu’ils représentent, que l’on se construit face à ce que ces modèles ont aussi de déceptifs : « on découvre ce qu’on n’est pas, ceux que l’on n’est pas. » Pour occulter cette absence, cette voix qui se tait et ne cesse de parler, Marc-Émile Thinez a recours a, disons, une poésie narrativisée. Autant de capture d’un flux de conscience dénué de ponctuation mais pas de cette insistance sémantique, cette perception singulière du langage et donc cette sensibilité au monde censée nous définir. Marc-Émile Thinez place certains mots en gras, insiste sur leur sonorité et leur rythme. Sans doute n’est-il pas inutile de le rappeler : un personnage n’est rien d’autre qu’une incarnation stylistique. On aime les allitérations où se devine la possibilité de se rêver l’intranquille Bernado Soares par le crac d’une allitération où s’écoute la fragmentation du Moi.

Et puis, il faut bien le dire : un des plaisirs de J’aurai été ceux que je suis reste de se retrouver en des références communes. J’aime à croire que l’imaginaire littéraire continue à être collectif, permet encore de se reconnaître dans une parole sans pouvoir. Un livre qui parle de Juan José Saer (curieusement de L’anniversaire plus que de Glose), de Witold Gombrowicz ne peut manquer de charme, de Beckett et Kafka, de Proust et Butor… Il me semble aussi, sans grande certitude, que l’auteur s’amuse de certaines références obligatoires. D’abord dans un certain mélange sans hiérarchies des genres et des codes pour aller de Pif le Chien à Jean-Luc Godard. Voyons-y aussi une manière d’interroger une forme de gratuité post-moderne : tous les discours se valent, nous existons dans l’effacement de leur continuité narrative. Pas seulement semble nous suggérer Marc-Émile Thinez. Peut-être n’existons-nous, ne sur-vivons nous, seulement dans notre propension à l’appropriation. Il est dans ce texte un évident exercice de style. Continuité dans la disparité. Un livre est toujours une phrase, la poursuite de l’unité. On l’a dit chaque personnage se caractérise par son vocabulaire, peut-être pas de plus bel hommage à un auteur que de le pasticher. Ça marche merveilleusement pour Proust, Kafka, Beckett. Ça marche sans doute aussi par ce que l’on devine, malgré tout, d’unique dans cette démarche. Une présence typographique. Les fragments peuvent paraître classés en chapitre, regroupés en références cinématographiques, enfantines par le fait aussi que ce jeu d’appropriation soit délicieusement sans fin.


Un grand merci aux éditions Louis Bottu pour l’envoi de ce livre.

J’aurai été ceux que je suis (non paginé, 8 euros)

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