Tu n’es plus ce bolide qui fonce dans le noir Bénédicte Heim

Réinventer les présences, masculines, leur langage, les sensations qui en naissent, les suspensions et désirs ainsi ouverts. Avec une écriture très riche, dense, portée souvent vers l’ailleurs des sons et des associations d’idées, Bénédicte Heim dessine des fragments d’hommes, de son père, de celle en elle qui écrit. Tu n’es plus ce bolide qui fonce dans le noir, un livre de vertige et d’écriture.

Au fond, il est agréable qu’un livre s’ouvre sur une résistance de sens, que son utilisation particulière par une autrice demande temps et effort pour se déployer, exige une participation ou, mieux encore, confronte à ses propres réticences. Aux premières pages de Tu n’es plus ce bolide dans le noir m’est venu le soupçon de la surécriture, de la réalité désincarnée donnée par la prose quand l’écriture paraît son objet terminal. On se laisse heureusement rattrapé par le flottement. Derrière la densité des phrases de Bénédicte Heim on devine, peut-être à tort, une certaine improvisation. « Les espaces entre les mots, une phrase manquante suscitent un délire motivé. » Disons un flottement, l’impression parfois que l’écriture se cherche en s’écrivant, que le lecteur sans cesse recompose le sens qui lui manque. Quelques fois, il faut bien l’admettre, la clé de l’image fait défaut, elle apparaît seulement comme un contre-pied un peu systématique. Une somme d’impression contradictoires, capturées par la pirouette d’un dernier mot paradoxal, par une provocation d’une imaginative métaphore.

Sabotage prémédité, systématique, de la métaphysique. Topographie mentale développée à partir d’une inscription mémorielle. Perturbations et flottements du mot baladeur.

Acceptons alors de nous laisser porter par le flux de langues, le corps à corps avec le langage que nous propose l’autrice. Par un autre mode de lecture peut-être aussi. Je me suis laissé porter, abandonné tout désir de compréhension, de réduction de sens ou de désir forcené d’interprétation. On aime alors l’habillement des sensations, le portrait comme forme d’invention quand il s’attache avant tout à la langue de celui décrit. Nous sommes la langue que nous parlons ; autrui peut nous faire revenir en n’en saisissant des bribes, en s’appropriant notre rapport saillant au monde, le toucher de notre langue, la saveur de notre sémantique. Une femme écrit (dans son sens le plus fort, en évitant au maximum les diktats de la langue) les hommes de sa vie. Autant d’obsessions. Le père pierre angulaire entendue, humaine : la langue paternelle comme suprême outil de domination. Mais Bénédicte Heim pratique l’écart : à l’autobiographie, à son réalisme, à l’impuissance de ses vengeances prétendues. On pourrait mieux dire : un père, universitaire, manitou de la langue, égaré et douloureux. Une présence qui revient par intervalles, une intermittence qui fait présence au monde. Hors de sa sphère, comme on croit y échapper alors que peut-être on ne fait que la reconduire, s’invente d’autres hommes aimés, d’autres mots pour dire le désir.

« Par-delà l’allure heurtée, la conscience saccadée des choses » ; « Lancer des prolongements suspendues à ce qui déjà existe. » L’écart encore, les présences par des détails qui surgissent au détour du taraudement de l’écriture. On aime l’artiste, figure récurrente, sa manière de penser « qu’on existe plus en disparaissant. » On aime les gamins du désert, la façon dont l’autrice restitue la timide sauvagerie de leur parole, sa façon de se placer en prise directe. Alors, un peu comme un regret, une désertion, Tu n’es plus ce bolide qui fonce dans le noir écrit le désir, ses luttes, ses corporalités. Peut-être est-ce cela écrire : toucher les miroitements aigus du désir.


Un grand merci à Et le bruit de ses talons éditeur.

Tu n’es plus ce bolide qui fonce dans le noir (247 pages, 22 euros)

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