Grand Nord Frédéric Roussel

Exploration graphique des confins, des seuils de l’infini et de la raison, de la solitude et son fantastique désir d’humain. Récit dessiné, Grand Nord cartographie, entre prose versifiée et dessin pas seulement illustratifs, un glacier, la quête d’un homme censé en faire la carte, y situer son isolement et ses inquiétantes découvertes. Limpide, et glaciale, plongée dans la psyché tourmentée de ce cartographe de l’infini que tous nous sommes.

Arpenter, au hasard, d’autres territoires. On m’excusera si je manque des repères les plus évidents, si je prétends tracer, seul, ma voix dans ce récit dessiné. Parce que son auteur a eu la gentillesse de m’envoyer son livre, pour la première fois (pas la dernière espérons-le), j’ose parler d’art graphique. Avouons la bêtise de mon présupposé : lecteur compulsif, je lis mal, très vite, ce qu’on pourrait appeler bandes-dessinés, romans graphiques… Je ne prétendrai donc pas situer Frédéric Roussel dans une tradition, dans une généalogie arbitraire de goûts personnels. Il me faut, malgré tout, tenter de parler de son dessin. Le texte, versifié donc, est troué de vignettes. L’ensemble esquisse une trace au sein de la blancheur de la page. Verticalité de la mise en page, le lecteur est invité à suivre une piste. Sans doute le premier contraste que va explorer Grand Nord : celui du connu et de l’inconnu, de la cabane où est réfugiée Maldon à l’inconnu glaciaire infini qu’il est censé cartographier. Le texte est souvent percé par de grands aplats noirs, autant de perspectives d’une sombre horizontalité. Sans doute fut-ce le premier défi de Frédéric Roussel : donner une représentation à la blancheur infinie, en apparence, uniforme. Il choisit d’en suggérer l’écrasant ciel bas, l’omniprésence de la glace. Objet premier de son récit dessiné, de toute parole au sens plein : représenter l’irreprésentable, l’infini. Une des belles réussites graphiques, à mon sens, est d’être parvenu à nous faire voir que ce paysage écrasant efface avant tous les frontières entre ce que l’on voit et ce que le personnage en pense. Texte et dessins s’inscrivent alors dans un subtil jeu de miroir.

Tout commence d’ailleurs (finit d’ailleurs peut-être en ce miroir). Grand Nord offre alors une belle réflexion sur la naissance, l’impossible compensation de la parole. Tout désir de dire s’élance d’un vide. Les cases dessinées deviennent des cartes mentales. Maldon comprend qu’il part d’un vide. Trou blanc qui ne cessera de revenir. Délire et déraison commencent peut-être quand on se regarde dans le miroir. Frédéric Roussel illustre le glissement de son narrateur en représentant sa tête, les mots qui la traversent. Les traits de la figure de Maldon ont, pour moi, un aspect intemporel. Sans doute même, dans leur effacement ombré, font-ils références aux récits d’aventure. Le grand Nord ou l’exploration spatiale. On le sait, la carte est politique. Elle impose une sage représentation du monde, du connu. Pour y parvenir sans doute faut-il se confronter à ce qui échappe à nos représentations, peut-être ce qui y préexiste. Dans son très beau Ici ,la Béringie Jérémie Brugidou soulignait à quel point les terres glaciaires sont l’incarnation du passé, sa possibilité de refaire surface. La cartographie serait aussi une question de temporalité. On invente des repérés, autant de traces de ce qui se serait déjà passé. On crée des seuils à l’infini. J’aime les récits où la réalité devient le réel, dépend des perceptions de son narrateur, redevient une distorsion, fait place à ce qui peut-être n’existe pas et laisse entendre nos peurs primales. Grand Nord admirablement y parvient. Maldon rencontre des vestiges sacrificiels, le crâne d’un chien qui viendra le hanter, il découvre une sorte de double. Autant de repères pour sa carte. On aime l’idée que, à l’instar de l’espace extérieure, celui intérieur résiste, ne se laisse pas aussi aisément saisir. Il reste des bruits, plus ou moins inventés, pour peupler notre solitude.


Grand merci à l’auteur pour l’envoi de son récit dessiné.

Grand Nord (243 pages, 18 euros, 24 CHF)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s