Mary Toft ou la reine des Lapins Dexter Palmer

Naissance de l’illusion, très fine spéculation sur notre invention d’une version satisfaisante, pour nous, de la vérité, sur l’engouement collectif pour les faits les plus infondés. Sous ses allures d’hilarant pastiche, d’imitation du roman du XVIII siècle, Mary Toft ou la Reine des lapins offre une réflexion sur le roman, la réalité, les soins que nous apporte l’illusion. Dexter Palmer charme avec ce récit empli de fantaisie.

Dès les premières pages de ce roman, on est saisi par une impression d’imitation. Bienvenue dans un univers plein de références, entrez dans ce roman dont l’objet peut d’abord paraître l’illusion dont se nourrit le roman, qui fonde nos sociétés. Une convention dont le masque est sans cesse pointé du doigt. On pense à Swift, cité en exergue, à Lawrence Stern, au Diderot de Jacques le fataliste et son maître plus tard à Dickens pour la verve comique, le regard social sur Londres. La vérité s’avère un dévoilement ; le roman une initiation. Dexter Palmer interroge la fascination pour les freaks comme premier ferment romanesque, hier comme aujourd’hui. Grand roman sur l’idiotie, Mary Toft ou la reine des lapins reprend le schéma qui si bien fonctionne du roman d’initiation. Zachary Walsh décide, par une fascination adolescente pour les organes, leurs mystères et tabous, assistant du médecin du coin, John Howard. Dans tout son roman, Dexter Palmer fera jouer deux explications antagonistes du monde. Saul Bellow l’affirmait avec raison, Vila-Matas nous le rappelait, la seule lutte intestine des hommes est d’imposer sa version des faits. L’Église, sous les traits du père de Zachary face à la science débutante, hésitante, s’inventant une rationalité dans les tâtonnements de son empirisme. Dexter Palmer joue alors des codes du roman : l’élément perturbateur sert d’événement annonciateur. Comme dans n’importe quelle duperie, à relire les faits, la tromperie est d’emblée patente, ses mécanismes énormes. Sans trop insister, Dexter Palmer suggère à quel point la capacité de se leurrer est un truc de mecs, de dominants. Issu sans le moindre doute d’une fascination coupable pour ce que l’on ne veut pas connaître. Un peu comme dans La mélancolie de la résistance, comme si d’ailleurs le roman ne devait point trop renier son héritage de bateleur – art collectif, populaire, de foire et d’illusion -, une caravane arrive Godalming. La science (comme l’art suggérait déjà Cécile Portier dans De toutes pièces) commence dans un cabinet de curiosité. Les hommes aiment les monstres, entretiennent ce qu’ils ne comprennent pas. Indéniable fascination pour ce qui pourrait être à la fois réel et une supercherie, pour le voile et non pour la réalité terminale qu’il cacherait. « Quel bénéfice Dieu pouvait-il retirer de la dissimulation, du secret ? » La religion entretient le mystère par la réprobation pour tous ceux dont elle n’a pas de maîtrise. Il faut le dire, Mary Toft ou la Reine des Lapins parvient à maintenir l’exact distance avec l’illusion. Peut-être faut-il préserver notre désir de croire, la conscience du moins de notre capacité à être duper comme forme supérieure d’intelligence. Avouer notre suprême idiotie, l’unique forme de lucidité ?

Car l’histoire est un acte d’imagination collective et continue, et la perception de la réalité une tractation permanente, éternelle avec les autres, avec soi-même si on est seule.

Le corps de la femme, on le sait, est le premier réceptacle de l’illusion, par méconnaissance et mépris, les hommes en ont fait le lieu de toutes les duperies, le miroir de toutes leurs impuissances. Il faut le noter, le monologue de Mary Toft est à ce titre radicalement éclairant. Les mystères de l’accouchement, les pudeurs et réticences des hommes. La dite Mary Toft, soudain, après le passage des monstres, se met à accoucher de lapins. Tout l’art de la prose de Dexter Palmer est de parvenir à nous faire accepter ce présupposé plutôt douteux. John et Zachary en sont témoins, ne savent que faire de ce régime de réalité qui les dépasse. C’est toute l’intelligence du roman que d’instiller ce doute : une illusion existe quand on la partage, quand on se laisse prendre au fait qu’elle propose alors une version satisfaisante pour nous-mêmes. Tant et tant nous avons besoin d’être reconnus. La naissance de l’individu moderne tient peut-être de cet illusoire désir de reconnaissance. Sans doute pour parler de notre moment historique,de la manière dont il sombre dans le complotisme, Dexter Palmer démonte, avec une très haute verve comique, la création d’une rumeur. L’étrange souvent serait imputable à l’étranger. Une version déformée des faits, jusqu’au grotesque, se propage. Elle devient une sorte de réalité. Leçon peut-être pour notre moment historique, le roman souligne que personne, pris individuellement, y croit. Cela le rassérène, lui procure peut-être même un peu de bienfaisance dans le regard porté sur lui. Le monde, qui sait, n’a d’autres soins à nous apporter. Dexter Palmer lui poursuit sa critique ironique du savoir, comme une compétition pour en imposer sa vision personnelle. La satire de la médecine, un genre littéraire en soi. On se laisse prendre à ce récit tout de légèreté, d’illusions. On aime au fond que l’auteur y poursuive son jeu de doublure. Nathanel St André, flamboyant médicastre, vient non pas confirmer la réalité de cet accouchement de lapins, mais en tirer une version qui entretiendrait sa gloriole. Il est accompagné de son assistant, une doublure de lui-même, de sa perruque et donc double de Zachary. Mary Toft sera conduite à Londres. L’illusion se dédouble, elle devient une sorte de rapport de classes. Les puisssants aussi ont leurs fictions, les nobles sont animés par un hystérique désir de divertissement tant tout pour eux n’est qu’illusion. Autre signe, sans doute, vers notre époque où une partie de notre prétendue élite nous envisage comme des spectres, cherche une confirmation de son existence causée par sa perte de réalité. Avec un joli jeu d’emprunt, Palmer reprend aussi le conte des habits neufs de l’empereur. Il y ajoute que l’on fait disparaître les témoins gênants, que l’on va jusqu’à nier leur existence. Le roman prend tout son charme précisément quand le réel (l’anecdote de Mary Toft est véridique) décrit l’horreur de cette domination. On pariait sur le fait qu’un pauvre erre pourrait manger un chat vivant, on exigeait par ennui de l’extraordinaire. Tout pourtant rentre dans l’ordre : les puissants parviennent à broder une version qui les arrange, les autres…


Un grand merci à la Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

Mary Toft ou la reine des lapins (trad : Anne-Sylvie Homasel, 444 pages, 24 euros)

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