Ordure Eugene Marten

Plongée perturbante dans la psyché d’un paumé solitaire, d’un dingue banal d’un agent d’entretien aux liens, disons, un peu trop étroits avec les déchets qu’il trouve. Récit très noir, où l’horreur est à peine suggérée, glissée entre deux phrases banals, Ordure nous entraîne dans la perception atrophiée, aliénée, de Sloper son ordinairement détestable, dégueulasse, personnage. Eugen Marten à faire entendre toute la folie de nos vies.

Beaucoup déjà l’ont dit avant moi : on ne peut pas vraiment aimer ce livre, on en subit le très sombre attrait, on se laisse prendre à ses phrases piégeuses. Mieux que personne, Eugen Marten maîtrise l’art de l’ellipse, du contre-point afin de donner à entendre le déni de réalité qui tient lieu de rapport au monde à son protagoniste. Aveuglement et écoute, voyeurisme et surdité. On pressent qu’Eugen Marten veut donner une autre vision de l’Amérique, ses travailleurs de l’ombre, leur vision revancharde, acérée, sur le mythe de sa réussite. Elle finira au frigo, au fond d’une cave. Sans doute grandement aidée par la traduction de Stéphane Vanderhaeghe, par sa capacité à passer d’un registre à l’autre afin d’écouter la langue de ceux qui parlent dans la conscience enfermée de Sloper, Eugena Marten fait de son narrateur un révélateur. D’emblée, la narration impose son étrangeté : un récit à la troisième personne qui serait aussi un flux de conscience, un narrateur omniscient qui parviendrait à gommer tout jugement moral de surplomb. L’extérieur y est un discours haché, sans précision sur sa situation d’énonciation. L’absurdité de n’importe quelle existence vue du dehors. Un aspect cependant très renseigné, quasi vécu, diablement concret avant le basculement.

La direction préférait que les agents d’entretien appellent ça les déchets plutôt que les ordures, peu importe l’odeur que ça avait.

Pour ne point trop révéler l’intrigue de ce Psychose, pour ainsi dire, inversé, notons à quel point Eugene Marten se sert de l’horreur de Sloper pour révéler celle, à peine moindre, de notre quotidien. On peut alors penser au Menaces d’Amelia Gray : quand la réalité dérape elle détourne les mots qui prétendent la soutenir. Peut-être tenons-nous, pas très bien, par les mots que pour nous seuls nous prononçons. Ordure est peut-être l’incarnation de cette idée : le premier rebut est le langage, les ordures se sont les restes de nos prétendues identités. Le récit est entrecoupé de dialogues, passés ou présents, de conversations esseulées car il en manque au moins la moitié. Comprendre autrui, mettre des mots sur ce qu’il tait – forme un peu plus élevée d’incompréhension. C’est d’ailleurs peut-être toute l’épreuve du style si particulier d’Eugene Marten : une concision clairement par soustraction, pas par paresse. Une sorte de roman noir où le seul suspens serait la suspension de sens. Sloper, l’auteur le rappelle ne serait pas un très bon lecteur. Il écoute pourtant tout ce qu’il surprend, il tente de palier à une privation de langage. Aucunement question de créer de l’empathie pour lui, juste de la compréhension pour les mots qui lui manquent. Une question de regard et de silence. On ne regarde pas ceux qui font le ménage, on cache nos détritus comme on occulte notre devenir mortel. Lucie Taïeb y réfléchissait avec beaucoup de pertinence dans Freshkills. Discours de sourd donc dont Sloper ne perd pas une miette. Notre monde serait-il seulement des dialogues sans destination. Eugene Marten parvient très bien à rendre cette rumeur du monde. Ainsi, le discours de l’associé d’un cabinet d’avocat intervient comme une respiration qui rythme ce monologue obsessif. Des conversations au téléphone, des bribes d’affaires importantes qu’il faudrait résoudre afin de pouvoir les abandonner. Une autre forme de folie un peu plus acceptées. La prose si étouffante d’Ordure s’orne alors d’un autre contre-discours défaillant : communication à bas bruit, réconfort d’une probable incompréhension. Depuis longtemps, la mère de Sloper ne communique avec lui qu’en tapant sur les tuyaux du radiateur. Tentons nous-mêmes de ne pas trop en révéler, mais soulignons quand même que la façon dont Sloper prétend prendre soin de sa voisine handicapée, l’épouser se révèle une forme de fuite aussi cradingue que celle dont il entretient la dépouille. La voisine communique avec des bips sonores censés traduire un improbable acquiescement. C’est sans doute aussi cela qui nous gêne dans ce livre qui crée un indéniable malaise.

Il entendit une voix de fausset qu’on étouffe. À croire que c’était la sienne, si ce n’est qu’elle parlait une langue morte qui n’était que partiellement familière.

Dans ce roman d’une petite centaine de pages, Eugene Marten parvient alors à interroger notre fascination pour la mort, pour l’isolement aussi qui conduit à pas mal de distorsions de la réalité. Curieuse et singulière indistinction du passé et du présent : Sloper se souvient de son travail à la morgue (a-ton vraiment besoin de se demander pourquoi il n’y travaille plus), de la camaraderie qui y régnait. Un autre visage de son présent plutôt apocalyptique, franchement insoutenable. Là encore dans l’incompréhension de toutes les langues parlées dans cette marge de la société. Au détour d’une phrase, Marten révèle ce qui se passe dans la cave, entraîne le lecteur dans l’irréalité de son dénouement. Une belle lune de miel, on en sort détruit comme le suggère le titre original.


Merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce récit.

Ordure (104 pages, 13 euros 50)

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