L’apparence du vivant Charlotte Bourlard

Humaine taxidermie, dissection dérangeante de nos morbidités et autres fascinations pour de fausses fixités. Roman d’une belle noirceur, tant dans son huis-clos dans un funérarium que dans la société paumée qui l’environne sans tout à fait l’expliquer, L’apparence du vivant fige une forme de folie. Charlotte Bourlard parvient, sans jugement, à en exposer les ressorts, désirs, revanches et les liens ténus, l’amour mortifère, qui y subsistent.

Voici un fort étrange premier roman qui tout à fait pourrait se lire comme un roman noir : l’autrice en maîtrise le meilleur, le rythme et les ellipses pour sans insister suggérer l’horreur, en restituer une forme de logique qu’il serait trop simple de qualifier de maladive. Sans doute d’abord par une narration constamment à hauteur de personnage. Une forme de quasi adhésion à sa narration à la première personne. Une jeune fille un rien paumée, puis de plus en plus quand paraît son passé, trouve refuge dans un funérarium désaffecté ; le roman se fait horrifique. Par des touches imperceptibles, des ajouts d’artifices comme j’imagine on fait dans la taxidermie, Charlotte Bourlard nous fait accepter l’apparence de réalité dans laquelle tout le roman bascule allègrement, avec une certaine alacrité aussi. Pour ne donner qu’un exemple (le plus dur étant de parler de ce livre sans en révéler la formidable intrigue), cette jeune photographe est accueillie par Madame Martin, elle aime prendre en photo des nues de corps vieillissant. Pourquoi pas ? On connaît la capacité de nos sociétés contemporaines à planquer la mort sous le tapis, à en reléguer le spectacle comme si cela suffisait à ce qu’elle n’existe plus, comme si cela n’abolissait le plus certains des liens entre les hommes. L’autrice ne tarde pas à tourner cette fascination au macabre, mais toujours par l’absurdité d’un humour très noir. On s’habitue à tout, même à la présence de morts momifiés. Comme la narratrice, le lecteur s’acclimate avec un plaisir un rien pervers. Ambivalent pour le moins grâce à ses adjuvants que l’on pourrait croire, au départ, anodins : avec madame Martin, la narratrice ne cesse de s’enfiler du sirop. Sucré souvenir d’enfance ? Sans doute surtout moyen le plus économique de parvenir, coupé avec de l’alcool, à la défonce.

Au fond, L’apparence du vivant veut figer une vie plus élégante, veut aussi donner à voir le cradingue rugueux de celle du dehors. Sympa la vie à Lièges. Un putain de piège. Un passé pas glorieux : mère démissionnaire, frère tortionnaire. Reste le refuge dans la putréfaction. L’autrice, heureusement, se garde bien de toutes conclusions : notre société est-elle figée dans des formes mortes, le lecteur éprouve-t-il une fascination pour cette morbide taxidermie ? À vous de voir. L’horreur et ses excès comme révélateurs de cette vie dite ordinaire, de sa perpétuelle épreuve de sens. La narratrice s’enfonce dans l’expérimentation criminelle comme ultime preuve d’amour. On en suit les péripéties avec une coupable délectations.


Un grand merci aux éditions Incute pour l’envoi de ce livre.

L’apparence du vivant (130 pages, 13 euros 90)

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