À la recherche d’Alfred Hayes Daphné Tamage

L’invention de Soi derrière la figure, grandiloquente, ironique, de l’auteur, par la quête déceptive, surtout, d’Alfred Hayes. Dans une prose scintillante, faussement facile, Daphné Tamage place son héroïne, moqueur alter-ego, dans les pas, la projection essentiellement, du discret romancier et scénariste américain. À la recherche d’Alfred Hayes hommage sensible et drôle à la littérature américaine.

Il est loin d’être indispensable de connaître Alfred Hayes pour savourer ce roman à la trompeuse légèreté. De mauvaise foi, on pourrait trouver que Daphné Tamage s’en tienne à l’extériorité du mythe, à la figure de l’auteur vu du dehors. Sans doute d’abord parce que pour Hayes, il n’est pas grand chose à dire. Fascination pour les oublier de l’Histoire. Le roman, fort heureusement au demeurant, ne se transforme pas en biographie, ne romance pas tout ce que sa narratrice ne parvient à trouver. Peut-être pourtant aurait-on aimé une évocation discrète des romans de Hayes, sa profonde mélancolie, le sens de l’abandon, sa capacité à exprimer tout ce que l’on ne retrouve pas et qu’il est si finement parvenu à faire entendre dans C’en est fini de moi. Notons au passage notre espoir, s’il n’apporte pas une gloire holywoodienne à son autrice, que ce roman incite des éditeurs à rééditer l’œuvre de Hayes. Le lecteur, pourtant, n’est pas naïf, on le croit, au point de tout prendre au premier degré, ne pas comprendre que pudeur et délicatesse forment les omissions et silences de ce roman discrètement mélancolique. On voudrait croire, sans certitude, que Daphné Tamage interroge ainsi un des points aveugles les plus dérangeants de l’auto-fiction ou de toute mise en mots de soi : quel regard social, collectif, émancipateur, emprunte cette invention de soi. Alfred Hayes, nous apprend le roman au détour d’une phrase, fut communiste avant-guerre, blacklisté après, une partie de son succès, du fric engrangé, vient d’une de ses chansons sur les wooblies reprise à Woodstock. En creusant un peu cette histoire de cette fille assoiffée de reconnaissance, de clinquant, de grande vie cinématographique, on voit cependant un intéressant regard social. On fait, comme elle le projette d’abord sur Hayes, quand on vient du sérail ; on réclame une bourse artistique quand on provient d’un certain milieu, d’un entre-soi qui se planque sur une certaine préservation sociale pour obtenir des subventions. Le rêve de l’ailleurs comme meilleur révélateur de l’ici. Triste Belgique, comme disait l’autre. Apolinne Avenarius est contrainte d’y revenir, d’habiter chez sa mère quand sa parenthèse romaine, son premier roman, est refusé partout. On aime la justesse de ses notations, la vie de substitution que la mère place dans sa fille, le désir hystérique de réussite et de reconnaissance qui en naît. On aime les vies de ses personnages croqués au débotté, avec une vraie insousiance, une gravité des plus drôles.

Nous touchons alors au charme volatile de ce roman : son écriture. On sent toutes les influences et modèles de Daphné Tamage, on entend comme elle en incorpore l’évidence, la fluidité, l’absence de commentaire. Toute une tradition de la littérature nord-américaine tient à ces romans où l’action à elle-même se suffit, où elle parvient à incarner la grandeur et le ridicule de nos aspirations, l’apprentissage de nos échecs, l’écoute de l’autre quand même, quand on peut. On pense souvent, à la lecture d’À la recherche d’Alfred Hayes à James Salter, Richard Ford, Raymond Carver, Bukowski, Miller et Hayes, of course. Difficile à analyser cet intangible, sans doute un truc dans les dialogues ou les situations et leurs ellipses, peut-être aussi par la présence-absence de Dieu qui hante tout ce récit, sans doute sans doute par son humour.


Merci aux éditions Maurice Nadeau pour l’envoi de ce roman.

À la recherche d’Alfred Hayes (196 pages, 19 euros)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s