Lumière d’été, puis vient la nuit Jon Kalman Stefansson

Les confins de la nuit, les ombres qui soudain influent sur des existences ordinaires, la modernité qui frappe une petite communauté d’un village islandais des fjords de l’Ouest. Entre naïveté et profondeur, empathie et regret, Jon Kalman Stefansson poursuit l’histoire collective de son île. Lumière d’été, puis vient la nuit est un roman sur la peur, sur nos façons de composer avec elle.

Après Asta et À la mesure de l’univers on retrouve Jon Kalman Stefansson avec les mêmes questions, ces doutes dans l’adhésion qui permettent de parler d’un livre. À chercher la profondeur, à guetter inlassablement la tenace et humble poésie du monde, l’auteur n’échappe jamais tout à fait à un semblant de cucuterie. Avec un peu d’humeur, on pourrait trouver qu’il exprime seulement une philosophie un tantinet convenue, une sorte d’humanité compatissante, attaché à décrire les menus travers de ses compatriotes, à en tirer des histoires risibles, aussi tragiques qu’inconséquentes. Il faut aussi bien le dire, on se trouve ici un peu gêné par la voix du narrateur, toujours délicieusement insituable, s’exprimant assez joliment entre crochets. Rien ne m’est plus totalement étranger que le c’était mieux avant, le regret de l’âpreté du passé face à la désillusion du présent envahi par les objets, l’atomisation des consciences, et pourquoi pas la perte de repères. On entend un peu cela dans Lumière d’été, puis vient la pluie. L’organisation prétendument intemporelle d’un village est bouleversée, son atelier de tricot vient à fermer, son directeur se perd dans les étoiles, apprend le latin, le hangar de sa coopérative se recouvre d’ombres. Part alors insistance de nostalgie, dénonciation attendue de l’époque et de sa tyrannie des objets. Nous sommes au tournant des années 80, le moment certes d’abandon des gestes ancestraux, du confort obligatoire, d’un autre mode de vie qui peine à dissiper les ombres.

Nous sommes à la fois le juge, le peloton d’exécution et le prisonnier attaché au poteau. Pourtant, nous vivons comme s’il n’y avait rien de plus naturel. En toute absurdité. Nous nous contentons de réfléchir de temps à autre aux événements irrationnels, aux informations extravagantes, à l’absurdité des circonstances, à la déraison de la vie.

Comme le titre un des chapitres : devons-nous reconnaître que nous sommes idiots ? Sans aucun doute. Nous le savons : « nous sommes bien loin d’avoir surmonté notre peur de la nuit » ou, dit autrement, « n’oublie jamais que tu peux distancer les larmes, mais qu’il est impossible de semer les ombres. » Quand il s’intéresse aux ombres, à la ténacité de la nuit, aux survivances malgré tout de la lumière, le roman se fait passionnant. L’hiver est long, la nuit alentour tout dévore. Les hommes se tiennent chaud autour des ombres qu’ils ne parviennent jamais à dissiper. Pour dire la vie dans ce village, Jon Kalman Stefansson collecte des récits, quasiment autant de nouvelles. Toujours elles sont hantées par un moment de basculement, un désir d’explication. Après le directeur de l’usine locale qui se met à improviser de cosmogoniques conférences, après le policier devenu tel par volonté paternelle qui se met à peindre des oiseaux, la lumière vient à manquer dans le hangar du seul magasin de la ville. Les vies se confondent, leur désir d’amour itou. Ça marche, nous restons à hauteur de ces personnages, des vieux désirs qu’ils voient ressurgir. Un restaurant ouvre, le début de l’ivresse. La nuit succède au jour, la vie se maintient.


Merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Lumière d’été, puis vient la nuit (trad : Éric Boury, 320 pages, 8 euros 20)

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