P.R.O.T.O.C.O.L Stéphane Vanderhaeghe

Rhétorique de la guerre sociale, dystopie de la disparition de nos luttes, diffraction de notre quotidien. Entre couvre-feu, répression, ultimes soubresauts de combats clandestins, avec une pluralité de voix, d’existences qui s’entrecroisent, Stéphane Vanderhaeghe se livre à une réflexion sur ce que nous vivons, ensemble, sur les guerres que le langage mène en nous, sur le lien ténu qu’il parvient – entre tags et désirs – malgré tout à maintenir. P.R.O.T.O.C.O.L. ou les collectives latences de notre maintenant.

Avant de tenter de donner un bref aperçu analytique des très fortes propositions politiques données dans ce roman, il faudrait en qualifier la poétique. Ouverture un rien prétentieuse ; on ne se défait pas si aisément de la rhétorique qui nous modèle. Le travail sur le style n’est d’ailleurs sans doute que cela : un écart aux figures obligées de la langue. Tout langage est fasciste selon la proposition, un rien provocatrice de Barthes : soit il affirme, impose sa version des faits ; soit il répète. On pourrait alors penser que la vision assez sombre (difficile de ne pas la penser crûment lucide) offerte dans ce roman serait alors une latence, une superposition, une accumulation, une esperluette : « un long flash-back sans fin ni origine, une plongée dans les entrailles du temps » « & du temps nous n’en avons plus depuis les attentats, nous vivons dans cette latence entre le déjà-plus & le pas encore. » Quelque chose d’autre peut advenir, le futur reste un à venir toujours à inventer. & un écrivain qui emploie l’adjectif chantourné ne saurait être radicalement mauvais. Stéphane Vanderhaeghe signe une accumulation de strates de réalités, une suite de récits de personnages dont, progressivement, on pressent les liens, autant de possibilités pour affronter un monde qui furieusement ressemble aux pires projections de celui avec lequel nous composons. Tant que nous pouvons opposer des lectures plurielles, tout ne sera pas totalement perdu, tant que nous pourrons affirmer que « c’était tout ce qui faisait tout le charme & la poésie du réel. » On y reconnaît ce qui était au bord de se passer, on lance un sort à l’imminence de la catastrophe – on vit une expérience littéraire. États d’urgence, gilets jaunes, violences policières, couvre-feu, autant d’images de ce que nous avons traversé, impuissants, silencieux, avec une acceptation plus ou moins grande. Soulignons alors que la toponymie fait écart, décrit seulement un autre monde possible par des noms de lieux à la fois familiers mais subtilement autres.

Non, tu vois, dans la vraie vie les choses sont plus complexes, elles bougent dans les zones d’ombre, elles se cognent les unes aux autres et se mélangent, rien n’est aussi pur qu’on le dit ou qu’on veut bien le croire. Ces découpages guindent le monde, le travestissent dans ce qui n’est rien d’autres que de la rhétorique, au fond des mots creux, des phrases sans contenu qu’on aime à se répéter pour le bruit qu’elles font.

J’aime profondément l’idée qu’il nous reste la résistance, impuissante & mélancolique, du roman. Ses armes seront la polyphonie, sa capacité à rendre le réel à sa complexité. Une somme impressionnante de personnages et l’incarnation très réussie de la façon dont ils affrontent le quotidien. Toujours d’ailleurs comme une question de vocabulaire, de la perception du monde ainsi induite. À l’image de l’héroïne plurielle de La porte de la chapelle, nous avons Mél, une SDF qui assiste à la disparition de son ami, amant, compagnon des jours mauvais, des hasards de la survie. Mél et son territoire, ses jeux de mots comme autant d’écarts à cette creuse rhétorique qui nous pousse à envisager nos vies comme des carrières. Soulignons l’exactitude avec laquelle Stéphane Vanderhaeghe se fond dans les pas de celle qui contemple un monde qu’elle ne prétend plus contrôler.

et le monde reprend sa marche impeccable parmi les spectres, les hantises et les coups de semonces.

La disparition, désolé pour la platitude, reste le centre de tous romans. Ce sera la dernière forme de résistance à un monde si semblable au nôtre. À lire P.R.O.T.O.C.O.L. on pense bien sûr aux Furtifs d’Alain Damasio. Sauf qu’ici l’idée « de révolte, sa possibilité, n’était plus qu’une curiosité historique, une vague rémanence, un produit périmé – comme hors du temps. » Une manière de contre-temps, une sorte de disparition donc. Se soustraire à l’ordre du monde, celui que donne à voir l’auteur, reviendrait à rejoindre les ombres, le non-dit. Le roman s’ouvre sur la disparition de Quentin, sur la peine de Cécile, son amie qui peine à se recomposer. Une sorte de mystère plane sur P.R.O.T.O.C.O.L : on devra attendre les dernières pages pour entendre le sens de cet acrostiche qui fleurit sur les murs des villes, relie les différents protagonistes. Un contretemps qui, bien sûr, remonte d’une fin dont Vanderhaeghe dit, au fond, le moins possible. On a beaucoup aimé l’épilepse, une parole qui retrace la fin et la façon dont elle accompagne la lente disparition d’Amir, sa capacité à se soustraire aux images de vidéo-surveillance qui quadrillent la ville. Le roman raconte une reprise de pouvoir, comme si la défaite était seule porteuse de récit, après ce que le gouvernement renomme, pour lui enlever force et ferveur, « grogne ». Un couvre-feu est instauré, on ne plaisante plus avec l’image du président. Re:al lui crée de temporaires installations, vite effacées comme on reconnaît leurs menaces potentielles. La misère ne doit plus se voir, les migrants sont chassés. Comme si dans ce monde ne pouvaient survivre que les rats et les putes. Pardon, les escorts, les auto-entrepreneuses comme se nomme Katya qui monnaie son corps. Ultime image de notre catastrophique capitalisme ? Les choses sont plus complexes dit-elles sans aucun doute aussi pour s’en convaincre. La polyphonie c’est aussi de montrer que chacun tente de se justifier : « au prétexte de renverser le système, on l’exploitait dans ses moindres contradictions, c’était à te faire perdre la boule… » Il faut alors noter la faille dans le discours que continue à ouvrir le désir. L’omniprésente sexualité (normalisée pour la rendre elle aussi impuissante) se conforme alors à ses lieux communs, aux réductions du langage. Une certaine fascination pour les fellations, une utilisation itérative de l’expression « se vider les couilles ». Être aussi proche possible de ce que l’on dénonce. Nous avons alors le beau personnage de Rrezon, un immigré qui devient livreur, soumis à la délégation de pouvoir aux algorithmes. Nous avons l’obscène J-C, accroché à son profit, à son vocabulaire, à ses représentations de ce que serait l’ordre du monde. & reste malgré tous les sentiments. Un grand plaisir à voir comment l’auteur accumule ses destins comme autant de signes contradictoires de notre communauté.


Un grand merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman.

P.R.O.T.O.C.O.L. (563 pages, 25 euros)

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