Avant Rotterdam Franck Dorso

Ethnographie d’un avenir où les rapports de force, la domination, rappellent à la nécessité de la fuite, à la perpétuation du salut différé de l’écriture. Quatuor fraternel – deux sœurs et deux frères qui se sont perdus de vue – qui cherchent à disséquer les motifs de nos fascinations, la persistance de nos fuites, les structures de contre-dons, de tromperie qui déterminent nos interactions. Dans cette suite de récits tendus, destins emmêlés, Franck Dorso met à nu une société qui fait retour au rapport de force primaire. Après Rotterdam met alors en scène la ténuité de la survivance d’échappatoires.

Comme souvent chez les très intéressantes Éditions Do, Avant Rotterdam apparaît avant tout dans l’évidence de son style. L’embarras critique commence d’ailleurs ici : comment qualifier un style autrement que dans le flottement, écart et distanciation, à son propos, dans le degré de précision des détails qui distinguent son récit, se chargent de l’incarner ou dans la manière dont l’auteur les estompe pour donner à voir l’essence et les gestes du spectacle dont il offre la contemplation ? Une tenace, car discrète, singularité en tout cas chez Franck Dorso. Pour déjà loucher sur le sens de ce roman, on pourrait en approcher le style en qualifiant la façon dont il joue sur son dépouillement un rien suranné comme d’une projection dans un futur un rien régressif, un avenir où la technologie serait abandonnée au profit de gestes plus simples comme l’écrit sur papier, la fouille manuelle, l’éternité du chantage et du meurtre. Le style apparaîtrait-il alors surtout dans ces omissions, dans ce qu’il ne veut préciser, ce qu’il estompe pour mieux suggérer une évidence autre. Je ne sais si je me fais comprendre. On lit dans Avant Rotterdam une manière d’effacement, une sorte d’oblitération de la réalité, une description juste évocatrice comme égarée à hauteur de l’aveuglement des personnages, comme tendue vers le sens, la structure, que veut nous faire entendre l’auteur. Quelque chose de réfléchie qui parvient à gommer les détails, à se contenter de la tension vers l’essentiel, les réflexions qu’il impose comme chez Javier Marias ou dans cette sorte de nihilisme apocalyptique si bien touchée du doigt par Miguel de Palol. On serait tenté de dire un truc pas français après ces deux rapprochements. Disons-le alors autrement : une forme de précision qui sait ne pas se perdre dans les détails, une évocation des puissants qui ne veut se perdre dans la contrefaçon de leurs discours, de leur vocabulaire. Magouilles et arnaques dites pour ce qu’elles sont : pur désir de domination.

L’espoir restait une espérance, un horizon fictif qui ne se réalise pas. Terre de promesses arides. C’était là le cours des pensées qui régnaient sur la veille diurne, tandis qu’un courant opposé guidait parfois les songes de la nuit, sans être moins stérile.

Après cette image peu satisfaisante du style de Dorso tentons de dire un peu moins mal l’attrait de son récit pluriel. On peut aussi comprendre Avant Rotterdam comme une suite de nouvelles, de récits tendus dans leur fatalité entendue en écho avec le temps qui passe et nous projette dans un avenir de plus en plus incertain, échappant aussi à toutes formes de nouveauté, revenant aux passions primales de l’homme. Le récit commence en 2025 et se referme, pour ainsi dire – en 2037. Un proche avenir qui, comme dans P.R.O.T.O.C.O.L ne peut se dire que dans le rapprochement des points de vue des différents personnages. Avant Rotterdam est hanté (bien sûr, qui ne le serait) par une vision inquiète de l’avenir, par sa survie entre clandestinité et écarts, subsistance de plus en plus difficile (et donc violente dans sa domination) de cette croyance dans l’immuable. Franck Dorso évoque rapidement, souvent au détour d’une phrase, les révoltes, les acceptations surtout, de cet avenir craignos. Jeu alors assez admirable sur un désir régressif, un retour à la sécurité. Un des récits les plus réussis (il a parfois des accents quasi blanchotiens) est celui d’Henri. Pour échapper à la surveillance, pour continuer à croire (pas tout à fait à tort ?) que leur domination sera éternelle, les puissants du monde persévèrent à écrire à la plume, à se distinguer par l’achat de coûteux stylos plume. Henri est chargé des les maintenir en l’état, d’écrire pour qu’ils puissent toujours être prêts à l’usage. Il invente alors des portraits, d’abord de ses clients puis de ses patrons. Il s’aventure dans une quête, dans l’exploration de cette maison dont, à l’évidence, il causera la chute. Si dire le maître serait s’en émanciper, Franck Dorso s’amuse à souligner à quel point cette parole peut facilement être dévoyée, utilisée contre son auteur.

Tout cela n’a aucune espèce de rapport avec ce que nous avons vécu, c’est différent, son obscure chronologie personnelle peut-être, ou autre chose – presque une contingence dans le bain de lumière qu’elle a fait advenir ici.

Avant Rotterdam se constitue donc de courts textes, tous sont tendus dans l’invention d’une manière de s’évader. Motif alors à des chutes bien menés, à des récits rythmés auxquels il est aisé de se laisser prendre. Nos actions échappent guère aux luttes de pouvoir. Mathilde la première sœur incarne, ou plutôt fait signe vers, cette dépense que devrait être la débauche, la quête de l’ivresse noctambule. Elle séduit deux tenanciers, deux faux-frères, de boîte de nuit débridée. Franck Dorso parvient à les écrire dans leurs quêtes du plaisir, dans sa vénalité et son escalade vers la nouveauté. Nous sommes toujours les dupes de nous-mêmes. Ainsi, Solène, la seconde sœur, croira un instant se sauver dans son dégoût de l’image, ce désir de sauver l’instant sans rien en penser. On pourrait y voir une discrète critique de notre époque : user des mêmes armes que celles du pouvoir revient à en reproduire le modèle, à ne pas tarder à en devenir victime. Nous avons tenté de le dire, un des charmes d’Avant Rotterdam est de dire l’avenir dans son illusion que rien ne change. Le récit de Tomas offre à ce titre une atmosphère exemplaire. Les courtisans se ressemblent, le pharaon ancien pirate sait en reproduire le ballet, évitement et un rien d’intérêt. Joli réflexion sur l’ennui qui ne tardera pas à naître du sport marchandisé. Le lecteur se laisse prendre à la fascination pour le complot, à son plaisir de le voir déjouer, à la joie mauvaise de voir un salaud s’en sortir. Même si, bien sûr, il se fera doubler, un peu. C’est peut-être d’ailleurs cette réflexion que cherche à indiquer, à rendre possible sans jamais la forcer, Franck Dorso : tous récits reproduits une forme antique de domination. Peut-être aime-t-on, au fond, que les choses à la fin semblent à leur place, qu’il subsiste malgré tout un maigre espace de fuite.


Un grand merci aux éditions Do pour l’envoi de ce roman.

Avant Rotterdam (184 pages, 18 euros)

2 commentaires sur « Avant Rotterdam Franck Dorso »

  1. Sans aucun rapport avec ta chronique, fort intéressante par ailleurs – j’aime bien cette maison d’édition, comme je sais que tu écris aussi, cela me ferait plaisir que tu participes à l’exercice que je propose pour ce mois-ci avec pour thème le corps. La consigne se trouve dans le billet intitulé le diable au corps. À bientôt !

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