Les nuits de la peste Orhan Pamuk

Orient et Occident, réalité et fiction, vieux thèmes chers à Pamuk qu’il reprend ici pour interroger la valeur de construction d’une catastrophe collective – la Peste – et surtout les hasards, reconstructions et autres aléas par lesquels s’invente un récit collectif. Avec minutie, un peu de longueur aussi, Les nuits de la peste élabore une utopie, l’île imaginaire de Mingher qui, dans ses difficultés à endiguer la peste, incarnerait les prémisses de la chute de l’empire ottoman, la difficile et dissimulatrice accession à un récit moderne des complexités et contradictions de son identité.

Peut-être le savez-vous, Orhan Pamuk est un auteur que l’on suit avec une grande attention sur ce carnet de lecture. Plutôt que de se vanter d’avoir lu tous ces livres traduits en français, on voit avec Les nuits de la peste comment on peut penser que Pamuk décrit aussi marginalement une certaine évolution du roman. Chez lui s’exprime toujours une forme d’impossible nostalgie, une correction de ses constructions avec les armes du roman. Au seuil de ce que l’on pourrait presque dire post-modernité (s’il n’en interrogeait pas d’emblée domination et imposture, s’il ne tentait pas d’y trouver un discours propre hors de ceux du colonialisme), Orhan Pamuk usait (sans abus) des dispositifs narratifs comme la multiplication des points de vue dans le pastiche d’un roman policier dans l’indispensable Mon nom est rouge. Difficile de ne pas penser à lui quand on lit Les nuits de la peste. Difficile surtout de ne pas voir la façon dont le romancier sait la structure policière inapte à raconter totalement l’effondrement collectif que fut cette ultime épidémie de peste. Une sorte de fausse piste, pour ne pas dire un chapitre manquant. Toujours en tout cas une identification à un discours qui s’avère sinon peu fonctionnelle du moins en attente d’une traduction idoine. Les nuits de la peste se centrerait sur les lettres de la princesse Pakizê. Après avoir été enfermée par le sultan, celui-ci la marie à un médecin expert de la peste, vecteur des traditions de médecines et de pharmacopée dite moderne car venue de l’Occident. Le couple est envoyé en Chine pour étudier la peste. Sur le chemin, on leur demande de s’arrêter à Mingher pour étudier le meurtre de Bonkowski Pacha, l’autre médecin préalablement chargé de faire appliquer la quarantaine, de lever toutes les difficultés, religieuses et ethniques, levées par cet interdit. Le sultan veut que ce meurtre soit résolu à la manière de Sherlock Holmes. Nous sommes assez loin de la façon dont Siri Husvedt dans Souvenirs de l’avenir s’empare de cette figure comme un double initial. Nous serions nettement plus proches de ce qu’en dit Jacques Rancière : la logique comme illusion totalitaire, reconstruction d’une domination Pamuk s’en amuse, élude sans cesse cette volonté occidentale de tout comprendre, d’expliquer. La torture et l’opinion public forge un coupable bien plus consensuel. L’histoire, avec une grande hache comme disait Perec, effacera tous ces raisonnements. Il n’en restera que les luttes et les pouvoirs plus ou moins usurpées.

On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas plutôt à Tolstoï qu’à Conan Doyle que le roman doit allégeance. Tout en souplesse et dissimulation cette apparente soumission. Pamuk n’est jamais aussi à l’aise que dans les doux dédoublements de l’ironie. Le roman ainsi se prétend écrit par une historienne, conservatrice des trésors familiaux, reconstructrice de ce musée de l’innocence (pour paraphraser un des titres de l’auteur). On touche d’ailleurs ainsi à l’un des défauts les plus ambivalents et attachants de son livre : sa terrible minutie. Dans Le Musée de l’innocence, Pamuk voulait reconstituer toutes les traces d’un amour. Les nuits de la pester serait-il son Guerre et paix ? Il faut bien admettre que, parfois, l’on s’est retenu d’émettre une des critiques les plus absurdes qu’il soit : il y a des longueurs. Certes, un lecteur un peu pressé pourrait penser que l’action de se livre se met réellement en place à partir de la page 400, sur les quasiment 700 que compte le roman. On le sait depuis Proust au moins, l’évocation du passé ne fonctionne qu’avec l’ennui. Ce serait d’ailleurs cet excès de minutie, cette inscription historiographique qui fait progresser l’intrigue seulement en contestant les précédentes versions historiques, qui fait tout l’intérêt de la version de l’histoire proposée ici par Pamuk. Tolstoï soulignait l’irrationnel qui irrigue le comportement de ses personnages. Pamuk, toujours aussi délicieusement sentimental, aime à en montrer la passion. Les nuits de la peste comme un récit amoureux pluriel. Montrer le malheur par les excès de bonheur qui l’alimente. Sans doute jamais les périodes troubles ne sont vécus unilatéralement. Toujours on s’y invente des refuges, pour ne pas dire d’autres îlots, charnels et passionnels comme souvent chez Pamuk. La vie résiste, malgré tout.

Ce que l’on prend d’abord pour une minutie d’une excessive longueur serait alors seulement la pluralité des aspects, des relectures osons le mot, suggérés par ce livre. Un livre très politique. Libre à chacun de se fourvoyer avec de prétendus ressemblances avec l’époque. La question que me semble poser Les nuits de la peste serait plutôt celle-ci : l’imaginaire, dans ce qu’il a de nécessairement partagé, ne serait-il pas la seule façon de rendre compte d’une spécificité, d’un lieu, d’un contexte, lui aussi d’ailleurs en partie imaginaire ? Les grandes déclarations, les gestes héroïques, les fondations mythiques, voire les événements historiques, se dessinent alors comme un enchevêtrement d’aléas irrationnels. Mingher aura un fondateur mythique, ici par hasard, son indépendance sera le fruit d’un malentendu. L’invention aussi d’un langage, la rature aussi du fait historique qu’aucun habitant de cette île ne peut en être originaire. Le roman insiste sur les luttes non tant ethniques que de pouvoir et donc de personne. Les puissances européennes sont représentées par des consuls, chacun manigance dans son coin. Bien sûr, Pamuk insiste sur l’importance non tant de l’islam que des couvents. Le roman est toujours une lutte entre modernité et tradition. Personne ne gagne, nul n’est vraiment désigné comme coupable. Pourtant, la chute de l’empire ottoman se dit aussi comme l’espoir de l’effondrement des obscurantismes. La toujours très grande difficulté à imposer un discours rationnel dans des temps d’épidémie où chacun se réfugie dans ses croyances, refuse au nom d’un compréhensible espoir, d’en percevoir les illusions. Un grand livre dont il y aurait tant à dire.


Un grand merci à Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Les nuits de la peste (trad Julien Lapeyre de Cabanes, 683 pages)

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