Le festin Margaret Kennedy

Une falaise qui menace de s’effondrer, un festin qui s’annonce : l’acide comédie sociale qui se déroule derrière cette attente. Roman un rien suranné (dans ses discussions sur le péché), Le festin s’offre pour ce qu’il est : un divertissement dont la légèreté dévoile la gravité des âpres existences réunies dans cet hôtel au bord de la falaise. Parfois un rien cassante, un peu froide aussi avec ces personnages dont elle se plaît à montrer les maléfiques défauts, Margaret Kennedy signe un livre à l’image de l’époque décrite : difficile, voire pessimiste reconstruction de l’immédiat après-guerre.

Il faut bien avouer que la réception de ce roman est entachée d’un certain biais, d’une vision présupposée d’une stratégie éditoriale. À lire les premières pages du Festin on finit, idiotement, par songer que, après le succès des Chroniques des Cazalet, La Table Ronde aurait voulu reproduire ce succès. Cette comparaison un rien facile dès lors n’est pas en faveru de Margaret Kennedy. Dans le même contexte, Nouveau départ d’Elizabeth Howard paraît d’une empathie plus grande, sans doute par un sens du détail, de la psychologie qui sait suspendre la narration.

Au fond, faire de la critique seulement par comparaison, seulement pour dire ce que nous n’avons pas trouvé dans un livre, seulement ce qui devrait s’y trouver pour satisfaire notre ressemblance présupposée est une impasse. Rentrons plutôt dans l’œuvre. Soulignons sa très grande fluidité pour aussitôt si, précisément, elle ne l’est pas trop. On affabule facilement le roman d’une tare quand il est facile à lire. Sans en faire l’ultime argument de vente, sans en faire la suprême fatalité, il ne faut pas méconnaître la réussite purement rythmique d’un roman qui, comme on dit, se « dévore ». Quiconque un peu écrit sait la facilité à faire complexe, la difficulté à faire évident.

Notons d’ailleurs que c’est par sa résistance de sens que, par instants, Le festin nous a presque séduit. Nous avons une structure de récit très entendu : des personnages d’univers variés qui se rencontrent dans un hôtel, pour tendre le récit on part de la catastrophe. Comme cela était prévu, une falaise s’est écroulé. On ne nous précise pas qui va mourir. C’est toute la perversion de l’autrice, le lecteur doit bien admettre qu’il aimerait bien voir certains personnages châtiés. Nous nous plaçons ici clairement dans un discours vieilli dont on ne parvient guère à totalement se départir. Toute morale repose sur la croyance que tout comportement jugé par nous comme mauvais sera sanctionné. Difficile d’admettre que les salauds s’en sortent, existentiel difficulté de l’athéisme. On peut penser que c’est ceci qu’interroge Margaret Kennedy. Dans l’aspect quasi dostoïevskien de son roman, Le festin reprend ainsi la question des innocents. Le monde sera-t-il sauvé par la présence d’innocents. C’est toute la résistance de sens que nous donne à voir ce roman qui, bien sûr, donne surtout à entendre l’ambivalence. Ce thème est repris par le propriétaire de l’hôtel, tout aussi bien, ancien avocat déchu vivant dans le placard à chaussure, inutile et coupable, il aurait pu prouver l’inverse. Résistance aussi de la tonalité religieuse de ce roman dans le personnage, détestable, du chanoine. La vieille querelle entre protestant et catholique, sa coloration particulière en Angleterre. Le projet initial était de faire un roman collectif : chaque jour de la semaine, avant la catastrophe, aurait incarné un péché capital. Heureusement (à moins que je sois passé à côté tellement j’en ai rien à foutre), ceci est gommé. Bien sûr, nous avons la détestable Lady Gilford qui incarne la gourmandise. Hypocondriaque et inconséquente, elle se cache derrière sa maladie pour manger à l’envi. Mais peut-être est-elle vraiment malade ; sans doute souffre-t-elle vraiment. Le festin nous expose aussi l’horreur de l’avarice par le personnage de Madame Cove. Margaret Kennedy, dans de courts chapitres enlevés, parvient aussi à un regard social acéré, moqueur. Les travaillistes sont au pouvoir, cette prétendue bonne société voit bien l’annonce de la chute de ses privilèges. Tout ceci n’étant que suggéré dans une illustration pratique des conditions sociales. Une persistante incertitude poursuit le lecteur. Le roman ne sert peut-être qu’à cela.


Merci à La table ronde pour l’envoi de ce roman.

Le festin (trad Denis Van Moppès, 467 pages, 24 euros)

2 commentaires sur « Le festin Margaret Kennedy »

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