Coupez ! Chris Brookmyre

Hommage malin au cinéma de genre, d’horreur, d’exploitation, à toute une contre-culture directement en vidéo, à tous les arrangements et maquillages de ce milieu. Autopsie d’un film maudit ou comment se construit la fascination, la réprobation politique aussi pour ces nasties movies. Chris Brookmyre parvient à planquer le tout dans un quasi-thriller au montage qui enchaîne les points de vue et les époques pour mieux interroger notre malaise sociale (celui d’un jeune étudiant pauvre, celui d’une ancienne taularde). Coupez ! ou les vérités de l’imposture.

Les romans de Brookmyre, modestement mais avec une grande efficacité, de Sombre avec moi à Les ombres de la toile reposent sur cette évidence : les personnages jamais ne sont ce qu’ils sont. Pour une fois, ce n’est pas une manipulation, ce n’est pas une classique fausse piste. Coupez ! est un beau roman sur le syndrome de l’imposteur. Mais Brookmyre insiste ici surtout sur la façon dont la société nous enferme. Nous aurons d’abord la sortie de prison de Millicent. Après vingt-cinq ans à clamer son innocence, elle est en fin libérée, ou plutôt en conditionnelle. De très juste notation sur la prison administrative qui s’en suit. C’est d’ailleurs sans doute une marque de fabrique de Brookmyre, son rapport au fait renseigné. Je ne sais si le système pénal français fonctionne sur le même modèle, mais il serait difficile en Angleterre de demander une remise de peine tant qu’on a pas avoué son crime. Malgré le convenu de l’expression, marque de fabrique d’une écriture : le détail qui rend la souffrance. Comme le fait dire l’auteur à Millicent, chaque jour de prison est un jour de trop. Il évite ainsi d’insister sur le traumatisme et rend compte de la sortie par le fait que l’on peine à s’orienter, à reprendre ses marques. Alors, on trouve un jeune mec, lui aussi un peu paumé, qui lui aussi ignore le soutien qu’on veut bien lui donner. Toujours par une question de détail : le goût de l’auto-sabotage. Jerry vient d’un milieu populaire, il ne se trouve pas à sa place à la fac, se laisse prendre aux stéréotypes qui lui collent à la peau.

Assez discrètement (il faut bien comprendre que Coupez ! est conçu comme un livre d’une constante efficacité, à lire d’une traite), tout est une question de nom. Millicent appelle Jerome, Jerry. Leur dialogue tient à un curieux jeu de référence au cinéma, à toute une contre-culture qui a toujours assumé son aspect encyclopédique. Jerry porte des T-shirt de death metal, écoute des titres qui deviendront des indicateurs de ce qui leur arrivera. La réalité tient aussi aux films qui l’ont restitué. Le Pont-Neuf sans Carax, franchement… Ce sera d’ailleurs un léger reproche à faire au roman : quand l’action s’emballe, les lieux sont oblitérés, on flotte un peu. Là encore, avant d’être rattrapé par l’efficacité narrative. Une question de calibrage des chapitres. Chris Brookmyre alterne les chapitres sur les années quatre-vingt dix, déjà la fin d’une époque, les derniers films d’horreur, la naissance des effets spéciaux numériques, la fin de la VHS et des vidéo-club, avec des chapitres contemporains. Pas une once de nostalgie heureusement. Le cinéma comme un milieu de putes, de mafieux ou de leurs sosies politiciens. L’indignation morale comme une manière de détourné l’attention des abjections sociales commises par la politique. Le thriller avec une conscience politique, ça marche même sans psychologie positive et héros bien plats et normaux.


Merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce roman.

Coupez ! (trad David Fauquemberg, 510 pages, 22 euros 50)

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