Le corps de l’âme Ludmila Oulitskaïa

Différents visages, matérialistes ou fantastiques, de la mort, de ce qui reste de nous, de ce soutien, parfois intrusif, de la vie dite ordinaire. Le corps de l’âme se révèle une suite de nouvelles étonnamment cohérentes, entre elles et avec le reste de l’œuvre de l’autrice. Ludmila Oulitskaïa parvient à dire, par ellipses, pudeur et humour, l’existence au moment où elle s’en va, les étranges refus et autres merveilleux échappatoires opposés à l’inéluctable.

Il existe, ce recueil après L’échelle de Jacob, Médée et ses enfants ou La soupe d’orge perlé, non tant une voix propre à Ludmila Oulitskaïa, mais une manière singulière d’appréhender le monde dont sa formulation laisse entendre la commune singularité. Une appréhension qui, sans doute, doit beaucoup à la formation scientifique de l’autrice. Une partie des personnages de ses nouvelles évolue dans cet univers, en porte le poids, compose aussi avec un regard objectif et surtout avec tout ce qui, à l’ultime instant, pourrait le dépasser. Un médecin légiste autopsie ce qui porte, qui sait, les stigmates d’un ange ; une apprentie biologiste qui, dans un abattoir vient prélever la glande pinéale d’un porc ; une philologue transmet une prière à ses filles. Par contraste, Le corps de l’âge se plonge aussi dans l’autre extrême du savoir avec une vraie capacité à rendre l’innocence, ses monomanies. C’est sans doute cela que nous propose Ludmila Oulitskaïa : une autre façon, ordinaire, d’habiter le monde. « Ensemble nous avons vécu nos vies en portant nos chagrins dans nos bras. » C’est d’ailleurs-là, plus qu’une prétendue froideur scientifique, ce qui fait que l’on sait lire un texte d’Oulitskaïa : une façon de faire silence sur les peines, ellipses sur nos manières de les accepter. Hymne à l’âpre survie populaire, féminine. À l’instar de L’échelle de Jacob, Le corps de l’âme saisit des vies dans leur intégralité, leurs grandes étapes. Tenir l’émotion à distance devient là aussi l’épreuve d’une survie collective. On ne saurait savoir si l’autrice décrit la réalité, les persistances de la vie communautaire communiste, ou plutôt celle qu’elle veut inventer. Si le sujet (en est-il d’autre) de ces nouvelles est bien la mort, que l’on ne s’y trompe pas : aucun pessimisme. La mort est dite pour l’intensité, le poids concret, banal sans doute mais inaliénable, de nos vies. Et, bien sûr l’autrice insiste sur l’importance des femmes, de ses amies, dans cette survie au jour le jour, la quête d’un logement, le soutien sans faille. Comme souvent, le fantastique de ce recueil sert à montrer le concret du quotidien.

On peut alors penser qu’il n’est pas de forme plus appropriée que la nouvelle pour réfléchir à la fin. Ludmila Oulitskaïa y pratique un art certain de la chute qui ne referme rien. Tout s’y poursuit, souvent, sous une autre forme, parfois d’un apaisement merveilleux, solitaire. Des échappatoires. L’autrice manie cependant assez bien l’ironie, sa douceur, ses souffrances tues pour ne pas laisser à penser qu’elle verrait dans la mort une forme de salut ou de rédemption. Rien que des femmes, des hommes, qui une dernière fois s’illusionne, refuse de quitter la scène. « Il y a quelqu’un ici ? Ou il n’y a personne ? » Une incertitude dans son indépassable matérialisme. Manière de ne pas se soumettre à la pesante dichotomie entre l’âme et l’esprit, Ludmila Oulitskaïa interroge le corps de cette âme, la matérialité que de nous il reste, celle qui parfois, au seuil du fantastique, soudain se dissipe. Une certaine beauté, une vraie lumière données à ces moments ultimes. Un homme regagne les paysages qu’il a photographiés avant qu’un tremblement le coupe de son seul secours, une femme cesse de s’alimenter. Ne persiste peut-être ni âme ni corps. Des échappements, des incompréhensions. C’est bien aussi.


Merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ces nouvelles.

L’âme du corps (trad Sophie Benech, 204 pages, 18 euros 50)

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