Elle nage Marianne Apostolides

La natation, respiration de la pensée, flux de conscience qui alterne les mouvements et les temps, les mots et la quête du désir, celle aussi de la fin de l’amour. Dans une prose très introspective, entre la fiction et l’invention de soi, entre la théorie littéraire et l’étymologie, le désir et son langage toujours trop abstrait, entre le contemporain et les mythes grecs, Marianne Apostolides interroge le corps qui nous constitue, les façons de dire et de détourner ses souffrances et espoirs.Elle nage laisse résonner les rythmes/alternatives de nos vies.

On commence, comme on fait une première longueur (un peu rouillé, peinant à trouver le souffle, à caler mouvement et pensées), Elle nage dans un curieux sentiment de décalage. Une sorte de lien avec mon passé, si on entend ainsi la reconstruction de tout souvenir. Le roman de Marianne Apostolides est une autofiction dans ce que le terme déjà peut paraître avoir de daté. Dans les premières pages, on se souvient à quel point ce genre, son hybridation entre le roman et l’autobiographie, peut sembler, dans un regard un rien superficiel, fait par des universitaires pour des universitaires. On cite ici Barthes et Kristeva, on tente à tout prix, assez malheureusement, de joindre le savoir et la capacité de comprendre sa vie, voire in fine de la vivre dans le silence surgissant du désir. Quelque chose, avec pas mal de distanciation, qui m’a façonné, je l’ai compris à la lecture de ce livre, tant tout ceci me paraît étranger, lointain.

Respecter/specere/ regarder plus en avant, vas-y.

Et pourtant, Elle nage ne se limite pas bien sûr à ses références, à la façon assez habile dont Marianne Apostolides les tisse à son propos, les rends universels et les singularise dans le double mouvement qui hante son livre. On serait presque tenté de penser qu’elle le fait en transplantant un vécu dans son personnage, en lui inventant des vécus variants/alternatifs. C’est la première, au sens de la plus évidente, réussites stylistiques (de la traduction donc bien sûr de Madeleine Stratford) : l’autrice souvent rend l’oscillation de son personnage en proposant un autre mot/sens. Et ça marche. Peut-être pensons-nous aussi ce que nous aurions pu penser, ou quand le corps se laisse prendre à une activité machinale, l’esprit pense à tout et à son contraire, évolue par alternance. Un personnage de roman se définit sans doute par la singularité du rapport au langage que le romancier (serait-ce par transposition peu ou prou autobiographique) parvient à lui inventer. Kat cherche le mot de la fin. Il ne survient que par dérivatif, suspension de sens, détour, association d’idée, remémoration d’autres événements qui pourraient éclairer non tant ce qu’elle est que ce qu’elle pourrait devenir.

Je veux – le sublime.

« l’émerveillement – cette joie de ressentir le possible sans nom. » Elle nage, le titre revient comme un mantra, une façon de repartir. Le texte est d’ailleurs admirablement rythmé par le nombre de longueurs faites par Kat. On aime l’idée d’un langage qui ne soit pas résignation, possibilité d’un retour à autre chose. Avec une discrète efficacité dans ce dense roman, Marianne Apostolides se sert des mythes. « Elle s’imagine – attirée par la promesse du mythe – la vérité qu’elle pourrait révéler si elle y plongeait l’esprit. Elle avance. » Elle affronte surtout une situation fort banale : une femme de trente-neuf ans fait trente neuf longueurs pour voir à quel moment son mariage a pris l’eau (pardon). La fin du désir, la naissance d’un autre. Aventure extra-conjugale, une thèse terminée, sa fille qui entre dans l’adolescence. On échappe sans doute pas aux situations stéréotypées. Kat couche avec un de ses profs, se révèle ainsi à elle-même l’épuisement du désir. Quand on laisse dériver sa pensée, elle remonte plus haut, s’invente d’autres révélateurs. L’obsession du corps n’est, peut-être, pas qu’un truc d’intellos. Elle nage trouve une langue pour dire, avec une contondante exactitude, l’anorexie dont a souffert Kat. Sans en faire une explication unilatérale, Marianne Apostolides montre toute la beauté, confiance et dialogue, du lien entre Kat et son père. Une perte avec laquelle composer, une des raisons pour laquelle elle est ici, dans cette piscine grecque à songer à des mythes, en regardant sa fille entrer dans l’âge où la détestation/destruction de soi à commencer. C’est peut-être ceci la langue du désir, celle qui sait susciter des instants de commencement.


Un grand merci à La Peuplade pour l’envoi de ce roman.

Elle nage (trad : Madeleine Stratford, 120 pages, 20 $ 95, 16 euros)

2 commentaires sur « Elle nage Marianne Apostolides »

    1. Une grande exactitude dans l’évocation de la respiration de la nage, l’apaisement du souffle. Mais aussi,je crois que ce n’est pas trop ton truc, beaucoup (trop) de french theory : le corps, le désir, le langage. Il me semble que l’autrice trouve une langue pour relier l’ensemble.

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