Chasse au trésor Molly Keane

À la recherche de la richesse des mondes évanouis comme seuls manières d’en dire les cruels, protecteurs parfois, faux-semblant. Roman aux charmes surannés, aux descriptions à l’acide ironie, Chasse au trésor décrit, en Irlande à la fin de la seconde guerre mondiale, les vestiges de l’aisance, d’une vie dilapidée dans la vanité des plaisirs quotidiens et dont il ne reste, chez Molly Keane, non pas le regret, mais l’attachement pratique, les ruses pour en maintenir les routines. Un roman léger, précis et drôle.

Pour ne point se noyer dans l’actualité littéraire, pour donner le poids exact de ses innovations formelles, je crois bon de lire des romans anciens, d’une solide facture et d’une forme plutôt traditionnelle. Revenir à ce que sait faire le roman : raconter une histoire sans nécessairement en commenter les péripéties. On y lit toujours un élément curieux : dans les romans, l’âge d’or paraît toujours derrière. Ah, le bon vieux paradis perdu. Voici, avec toute l’ironie possible, le sujet de Chasse au trésor. La littérature comme lutte, à mort, contre le temps qui ne reviendra plus. Molly Keane choisit de l’incarner dans une ironie douce-amère. Pire que la perte à la Tchekov de son domaine : devoir composer, pragmatiquement ou presque, pour le conserver, accueillir des hôtes payants, se transformer en agriculteur, ou retrouver les rubis de tante Anna Rose qui, dans sa chaise à porteur, s’enfuit perpétuellement dans d’imaginaires voyages.

Rien ne surpasse le bonheur.

Alors, certes, on peut interroger cette curieuse vague de nostalgie, cet attrait du moment pour l’aristocratie anglaise, sa si longue aptitude à persévérer dans l’illusion de l’immuable. Bien sûr, dans cette mode dont la télé fut le vecteur principal, on se doit d’ajouter un contrepoids social, l’autre regard de la domesticité, la fluidité de sa circulation afin de relier les personnages entre eux. À tout ceci, qui marche diablement il faut le dire, Molly Keane adjoint un vrai décalage. Il s’entend avec une certaine discrétion. Un point de vue irlandais et rien n’est similaire ; une grinçante ironie révèle les illusions dont tout un chacun se grime. À l’ouverture, assez curieuse et un rien déstabilisante, un homme meurt : il ne laisse que des dettes. Consuelo et Eustace, ses frères et sœurs, ne peuvent accepter que s’en soit fini de la prodigalité, alcool et biscuits, courses et soin attentifs. On s’attache à ses illusions. Molly Keane parvient à suggérer que nous vivons touts de fictions comme celle qu’elle nous propose. La famille n’est rien d’autres que cette sauvegarde de versions à peu près arrangeante, d’acceptation de douce folie pour en masquer la souffrance. Dans un joli jeu de construction, un changement de points de vue qui fait progresser l’intrigue, Chasse au trésor fait de tante Anna Rose, sa folie, des intermèdes d’un comique tragique. Les personnages n’agissent pas autrement. Elle, même si elle feint de se croire toujours en transit, apporte une rieuse lucidité. On aura des amours, des effleurements, on se laissera divertir.


Merci à La Table ronde pour l’envoi de ce livre.

Chasse au trésor (trad Cécile Arnaud, 357 pages, 8 euros 90)

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