Faut-il éteindre les néons Anne-Rebbecca Willing

Un bar ferme et, dans le clignotement d’un néon exténué, c’est la soif d’absolu de ses clients qui s’illumine. Voix des néons qui voient tout, du barman qui écoute, d’Arthur qui attend de s’emplir de la lumière des autres en picolant soir après soir, de Bethsabée qui tait ses tacites voyages, d’un dernier qui vient seulement pour effacer un record dans une borne de jeu vidéo: dans son premier roman Anne-Rebecca Willing parvient à saisir tout ce qui nous anime juste avant la fin. Faut-il éteindre les néons, lucide et mélancolique et aveugle comme au bistro, capte finement les déguisements de nos désirs d’absolu.

Plutôt que de platement dire que les très belles, et artisanales, éditions Dynastes publient surtout des premiers romans, affirmons qu’elles semblent vouloir continuer à dire l’enthousiasme, l’interrogation de sa résignation censée advenir comme première stigmate d’une jeunesse enfuie. Il faut alors le répéter : on aime les textes profondément, paradoxalement, vivant. Pensons ici à L’or liquide de Victor Taranne, à Tout peut faire cendre de Pola Martinez ou encore à Aux objets tu peux te confier. Façon de nous demander si ce n’est pas d’exaltation, de joie qui, obstinément, malgré tout demeure dont a besoin la littérature. Pour dire encore un mot sur les éditions Dynastes, entrons dans ce livre par cet univers feutré, discret, presque intemporel, d’un bar qui ferme. On ne voudrait pas suggérer qu’il existerait une stricte adéquation entre publier un livre dans une maison qui met en avant le travail manuel, à l’ancienne, la beauté de l’objet livre, et l’univers feutré, le discret écart à la réalité et à ses ordonnancements que contiennent tous les livres de cette même maison. Et pourtant… On entend chez Anne-Rebecca Willing une certaine économie de mots, une fragmentation de la réalité qui en permet l’altération. Faut-il éteindre les néons se constitue d’instantanés, de manières de monologues intérieurs réussi dans leur rencontre pour la dernière nuit d’un bistro. Peut-être que la fiction n’est rien d’autres, une suite d’instants, ni si discontinus ni si disparates qu’ils paraissent, et où soudain l’on reconnaît la façon dont nos aspirations survivent.

À l’aube, une chimère va s’éteindre. Toute la nuit elle aura chanté.

La fin d’un monde, le roman sans cesse y revient. Mais toujours avec cette idée du pouvoir de la parole, de la chance d’ultime états de conscience, de l’acuité de ce qui toujours se joue dans la certitude d’un trop tard, dérisoire, effleuré. « Je parle pour m’ôter la certitude de la fin. » Une dernière lumière sur notre théâtre d’ombre, sur ses perdants magnifiques avec lesquels il serait si facile de se confondre. C’est d’autre chose, toujours, que nous avons soif. Comme le dira le très beau personnage d’Arthur : « Voici comment je définis ma soif : je m’emplis de la lumière des autres, j’attends qu’on vienne m’emplir. » Entre pathétique et touchant, jamais très loin du magnifique et du ridicule, Arthur est celui qui vient, tous les soirs depuis quinze ans, chercher son reflet dans les chiottes du bar. On devient gardien du temple, la recherche d’aventure devient rituel. On continue: « j’ai soif encore d’être la nuit (…), de faire flambeau dans la tempête de nos nuits. » Après la soif, il reste un gouffre. Une trace bien quotidienne de l’absolu. À moins bien sûr qu’une auto-justification, une de celles dont l’alcool et ses nuits aiment à tirer parti. Arthur parle trop. On écoute alors les silences de Bethsabée, autre magnifique paumée, voyageuse sans silence, mystérieuse vestale de ce lieu ordinaire, magique. « L’absurde croit parmi les fantômes : il est le plus nécessaire d’entre eux. » Un besoin de contact, de regard. De reconnaissance aussi sans doute. On a pu trouver un rien excessif, comprendre trop aisément symbolique, l’histoire de cet amant de la borne, celui qui veut mettre son nom dans les plus hauts scores, effacer le nom de l’Iris, incarner sans doute la fermeture. Qu’importe, il nous reste ce genre de phrases, nombreuses dans ce court roman : « Au gré des adieux, les absences deviennent remarquables.»


Un grand merci aux éditions Dynastes

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