La bouée Natacha Andriamirado

La discrète fantaisie du décalage, celle d’un point de vue amusé, empathique pour les secours, les fuites et autres bouées inventées pour survivre à la tenace déraison de nos vies. Onze nouvelles autant de basculements dérisoires que Natacha Andriamamirado accompagne de délicieux récits où elle surprend le déclencheur de ses textes, poursuit la singularité d’une appréhension curieuse, sceptique, du monde un peu fou qu’en partage nous avons.

Une des principales épreuves d’un recueil de nouvelles reste sa cohérence, la cohésion de ses récits qui doivent révéler leur pluralité et permettre au lecteur d’en rêver l’unité. La nouvelle qui donne son titre à ce livre peut-être force un rien l’interprétation. Un homme, enfermé dans le silence du désamour, décide d’aller nager au mois de février. Peut-être tous les récits de Natacha Andriamirado se relient par cet imperceptible mouvement, son espoir d’un instant nous extraire du naufrage. Qu’on me permette de poser une hypothèse. La bouée tire sa cohérence de l’incertitude, celle qui éclaire la réalité ambiguë de cet espoir, de ce sursaut croisés par tous les personnages de ces nouvelles. On peut se demander si l’autrice ne cherche pas alors à éclairer, entre ombres et lumières, le déclencheur de sa propre écriture, l’appel vers le récit. Bien sûr, elle sait que ce ne sera jamais entièrement ce que l’on en dit. Faire signe vers ce qui nous échappe, laisser courir les interprétations. Revenons-en à La Bouée pour noter que les citations mises en exergue de chaque nouvelle renvoient à de belles pistes d’interprétations. Par exemple, on aime le discret écho à Marina Tsvetaiéva dans la belle nouvelle intitulée, Marina et qui évoque, très justement, les distances de l’amitié, leurs très grands espoirs. On aime aussi beaucoup celle de Jabès ou de Perros qui éclairent l’effacement de l’écriture, son absence perceptive.

Est-il vraiment besoin de le dire, ce qui rattache tous les récits de Natacha Andriamirado reste son écriture, sa légèreté acidulée, sa capacité à nous faire croire que les choses coulent de source, surtout quand l’ordre du monde perd son ordinaire rationalité. Sans mièvrerie, sans nostalgie. Peut-être simplement avec une fictive, déguisée parfois par discrétion, implication de l’autrice. À l’exception de la dernière, chaque nouvelle est accompagné d’un très joli texte où raconte, invente, l’histoire de son histoire. On aime qu’elle donne non tant un autre sens qu’une autre portée. La nouvelle comme dérivation de la casuistique, illustration distanciée d’une réflexion qui trouve, admirablement, à s’incarner dans des situations très concrètes. Natacha Andriamirado le dit avec une très belle ironie : se connaître serait connaître l’étendu de nos dénis. La nouvelle qui suit cette assertion présentée comme mortelle insiste comment déroger à la règle serait une façon de survivre et raconte comment une femme, prisonnière de sa banalité, soudain entend une fouine, rencontre l’amour ou entend seulement ce bruit vers une échappatoire toujours possible. Aussi par une hasardeuse présence absence de l’autrice dans ses textes : « Écrire est-il un témoignage de ma lâcheté vis-à-vis de la réalité ? » Une façon de ne pas intervenir, de témoigner pourtant puissamment des humiliations quotidiennes. Une fille mange au restaurant avec son père, celui-ci croise un collègue qui le contraint à s’enivrer. Serait-ce un souvenir, un traumatisme, une invention de hasard. Un peu des trois. La jolie nouvelle, kafkaïenne dirait-on si cet adjectif n’était pas si galvaudé pour qualifier le talent qu’il faut pour entraîner le lecteur dans l’horreur de situations quotidiennes rendues à toutes leur tues atrocités, « Le costume » pourrait alors illustrer une autre posture de l’autrice. Une femme s’installe dans un village, on finit par ne plus lui pardonner de n’appartenir à aucun clan, de ne pratiquer aucune activité et, rendez-vous compte, de n’être pas foutu d’avoir un loisir par lequel la caractériser. On lui colle l’indélébile étiquette de sceptique. C’est sans doute ce qui fait que l’on s’accroche avec autant de joie à La bouée, sa façon de ne rentrer dans aucune case, d’être insidieusement ailleurs, toujours. Allons recueillir des chardonnerets suicidaires qui, ne se tueront plus, quand on ce sera, avec un train de retard, décidé à tenter – maladroitement – de les aider. Continuons à regarder et à dire le monde dans ses failles et ses marges.


Merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman.

La bouée (135 pages, 16 euros)

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