Le serpent des blés T.M Rives

La découverte, par incompréhensions, de la cruauté du monde. Récit d’enfance elliptique, d’amours contrariées, de tout ce qui nous échappe portée par la belle, dans son immense simplicité, langue de T.M Rives vers le mystère, l’espoir d’une échappatoire. Le serpent des blés retrouve la capacité, dans la plus grande tradition américaine, d’un récit à seulement nous raconter une histoire, à nous laisser en tirer toutes les interprétations, à nous laisser porter.

Voici un livre assez curieux, tendu dans sa brièveté comme dans l’angoisse insituable qu’il parvient à suggérer par la couleur contondante des détails dont il regorge. Alors, on pourrait s’interroger sur cette tradition américaine qui se reproduit, se phagocyte elle-même dirait-on si on était de mauvaise humeur. On pense bien sûr, avec une évidence trop forte pour n’être pas trompeuse, à Carson Mc Cullers – la délicatesse solitaire des sensations – ou à Flanery O’Connors – l’inquiétante fascination de l’étranger quand les braves gens ne courent pas les rues. Mais, peut-être n’est-ce qu’un biais critique : ordinaire façon de ne comprendre que ce qui a déjà été dit. Tous les récits se ressemblent, nos vies sont communes : l’audace de les raconter sans frime, à l’os.

Alors, pour parler du Serpent des blés sans doute sera-t-on amené à se répéter. Un récit, on l’a dit, tient à la distance à ses personnages, le décalage que ce point de vue amène doit donner l’illusion d’un regard autre sur le monde. T.M Rives entretient une obstinée étrangeté, extériorité, à ses personnages. Une transparence narrative qui confine à l’absence pour une perception du mystère fondamentale, quotidien, ici abordé. La séduction et ses abandons, ses parades dans un premier temps. L’auteur se garde bien de ne nous le préciser, mais ce qui se joue dans Le serpent des blés est aussi la fin de l’enfance, les séparations rituelles que l’on invente pour en conserver une image. La lente perception aussi de tout ce qui ne va pas dans le monde des adultes. Un discret décalage on l’a dit. Macey regarde le monde, sa mère qui l’apprête pour une opportune excursion. On arrange des rencontres. Sans commentaire, le roman nous en livre les conversations, les blancs qui en révèlent le sens.

De drôles de mots, agencés les uns aux autres en grappes discordantes, régis par un dessin audacieux, jusqu’à ce que l’éclat de la phrase suivante les efface. Et toujours l’énigmatique sourire, la part non-dite, cachée. Un prédateur bienveillante.

À ce qui se murmure, le serpent ne tarde jamais trop à s’immiscer dans les verts paradis enfantins. T.M Rives joue de l’imminence de la figure diabolique, son caractère à jamais insaisissable. Mitchell étudie les serpents. On pourrait penser qu’il apprend la vie à Macey. Équivoque leçon, comme celles que devraient délivrer le roman : une sorte de dépendance tant jamais l’on ne sait qui est le prisonnier et qui est le gardien, tant on ne sait quel douloureux visage auront nos fuites. T.M Rives suggère tout ceci tout en s’accrochant à la banalité de l’histoire. Rien peut-être que des amours passagères. La déception qui s’en suit. Comme le dira Mitchell à propos d’un imper : « c’est réversible », « tout dépend du message que tu veux faire passer. » Reste alors une sorte d’inquiète observation de la nature, celle des serpents, celle de l’homme et de ces comportements mystérieux, douloureux.


Un grand merci aux éditions Zulma pour l’envoi de ce roman.

Le serpent des blés (trad : Lucien d’Azay, 94 pages, 15 euros 90)

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