Les St. CharlesMolly Keane

Ce qui reste des grands récits de famille, l’effondrement de l’illusion, la fiction comme version arrangeante de nos souvenirs, manière de créer une proximité sans suite. Aroon tient la mémoire de sa famille, l’écrit sous le paravent du bon comportement, c’est le titre en version originale, qu’elle prétend avoir dans ce naufrage ambiant, ordinaire, décrit par Molly Keane entre apprêté et émotion et surtout dans sa grande habilité à suggérer les non-dits. Les St Charles, au-delà de son charme suranné est un joli roman sur nos tenaces illusions.

Nous retrouvons un second roman que les éditions de la Table Ronde réédite dans leur collection, La petite Vermillon, poche. Je ne sais pourquoi, une part de moi reste fasciner, trouve un intérêt coupable, dans la description sociale d’un univers sociale qui s’écroule, dans d’antiques privilèges qui soudain ne paraissent plus possibles. Sans doute dans le pieu espoir qu’il ne perdure plus sous une autre forme, celui tout aussi utopique que les puissants trouveront toujours une manière de continuer, l’air de rien, broyant les rêveurs, ceux qui ont du mal à vivre leur époque.On peut trouver que l’empathie de l’autrice ici fonctionne un peu moins mal que dans Chasse au trésor. On comprend néanmoins que Molly Keane insiste sur ce point : de nous et de nos rêves de grandeur, de la pauvreté de nos individualités, dans leur quête de confort matériel et de réconfort, il ne reste que des fictions. Un récit, au passé, pour continuer à croire que les choses n’auraient pu se passer autrement. Peut-être faut-il saisir ce délicat malaise suscité par Les St Charles : le lecteur se trouve, aujourd’hui, dans la même position que ses personnages, penché sur un passé recomposé, en partie pour s’aveugler sur le sien, sur l’impossibilité des plaisirs égoïstes qu’il s’accorde jusqu’ici. Le roman ou le divertissement de la catastrophe. Ici, nous le disions, le récit prend un air un peu moins parodique que dans Chasse au trésor. Sans doute car il est écrit à la première personne, que nous sommes en sympathie avec Aroon, que nous comprenons son impression d’être délaissée, enfermée dans un corps trop grand pour lui, souffrante d’une mère d’une perpétuelle et dédaigneuse absence. Pourtant, soulignons quand même toujours la même habilité à laisser surgir l’émotion, la douleur à l’état pur quand les illusions se fendillent.

Nous avons dans ce roman, tout d’abord, un dispositif narratif joli dans sa discrétion. Un lien dans le récit, l’invention refuge d’un autre passé donc. Une histoire d’amour malheureuse dont Molly Keane excelle à nous dire les esquisses, la cruauté aussi sur lesquelles reposent les relations humaines. Des attractions contrariées, une certaine acrimonie dans la société décrite qui reproduit ce type de duplicité. Des récits dans le récit, des dédoublements pour dire, peut-être coupablement excuser Aroon. Nous avons d’abord l’histoire de Mme Brock, une perceptrice. Personnage rendu fascinant par le récit qu’en font trois enfants, Aroon et son frère et celui dont elle sera éperdument, en vain, amoureuse. Une délicieuse précision, une reconstitution pour ne point dire un jeu de société dont ainsi est révélée toute l’ordinaire horreur. Dans la famille de Richard, l’ami de la famille St Charles, on congédie une enseignante quand on surprend un enfant, un garçon, à lire de la poésie, ou pis encore, à exprimer ses sentiments. Le roman tient sur les non-dits qui cimentent une époque, en forment une mentalité. Molly Keane évoque ainsi, tacitement, le silence qui recouvrait l’homosexualité. Et, quasi dans un même mouvement, la fin tragique de Mme Brock. On oublie, on continue notre vie, d’autres tragédies l’anime. Aroon reste seule avec ses illusions, les non-dits quasi victoriens qui agitent encore la société irlandaise. La duplicité et ses acceptations ; des plaisirs coupables, clandestins et minuscules – une forme de soutien pour le moins ambivalent. On se laisse prendre à la manière dont Molly Keane tisse tout ceci.


Merci aux éditions de la Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

Les St Charles (trad : Simone Hilling, 387 pages, 8 euros 90)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s