Le cœur de l’hiver Dominic Cooper

La survie, au jour le jour, entre solitude et dénuement, sagesse et ignorance, nature et animaux, et soudain le surgissement de la dangereuse altérité. Dans une langue simple, belle, à l’image toujours d’Aladsair Mor, Dominic Cooper donne à voir le quotidien des pêcheurs sur une île isolée d’Écosse, la lente désertification et l’effacement d’une routine non sans beauté dans sa terrible difficulté. Dominic Cooper laisse alors poindre la sauvagerie d’une confrontation ultime, d’une violence d’une insoutenable banalité sans issu.

Une des valeurs paradoxales du roman reste, à mon sens, sa capacité à saisir l’immobilité, la lente teneur des jours ordinaires qui pourtant s’effacent sans qu’on le sache. Ce sera une des premières tensions de ce joli roman : un aspect documentaire qui se masque derrière un travail de roman historique sans date, seulement le contexte d’un enfermement qui donne le sentiment tragique de l’affrontement mis en place par Le cœur de l’hiver. Une façon de ne rien cacher, mais de tout raconter à hauteur d’homme, derrière le point de vue à la fois restreint et sensible de son héros, Alasdair Mor. Dans les premières pages du roman, on peut trouver métaphores et comparaisons un rien trop appuyées. Tout est décrit comme un écho à la nature environnante, tout sert de point de comparaison. On comprend, insidieusement, que nous sommes, toujours plus ou moins, à l’intérieur de la singulière manière de réfléchir d’Alasdair. C’est la première gageure de la prose de Dominic Cooper : comment donner à entendre, sans condescendance ni vaine glorification, la manière de penser de son personnage, depuis si longtemps isolé dans sa routine d’une survie désespérée. On le sait l’industrialisation de l’Écosse s’est faite sous la contrainte : l’exode rural comme forme d’expropriation. L’attrait des villes, la pauvreté salariale contre la misère agricole et de pêcheur. C’est sans doute dans ce type de description que Dominic Cooper brille. La matérialité obstinée de la vie, l’attachement aux rares objets, la valeur d’un casier quand la tempête arrive, l’évidence des gestes ataviques, répétés comme si rien jamais ne pouvait changer. Désespéré certitude.

Tout roman repose sur cette croyance dans l’interruption ; nos vies attendent les péripéties qu’elles ne sauront supporter. C’est d’abord, magnifiquement décrit l’approche de l’hiver, les dernières pêches, le moment de se retirer, une solitude extrême quand vient le gèle. Et l’insidieuse présence de l’altérité, prendre soudain conscience qu’il serait possible d’exister autrement, la jalousie sourde. Une très belle explication de cette peur de l’autre : la défiance au fond qu’il fasse les choses mieux que nous. C’est sans doute là que le point de vue narratif adopté par Dominic Cooper fait merveille. Un étranger arrive, il fait le même métier qu’Aladsair. L’auteur se garde bien de donner des motivations à ce An Sionnach, le renard. Peut-être est-il lui aussi totalement opaque à lui-même. Nous aurons alors une scène de poursuite après un déchaînement de violence dont je vous laisse découvrir toute l’ordinaire dureté. Le cœur de l’hiver ouvre alors à une fine réflexion sur l’inanité de la vengeance. Impossible, pourtant, comme son récit, de ne pas s’y laisser prendre.


Un grand merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce roman.

Le coeur de l’hiver (trad : Bernard Hoepffner, 190 pages, 9 euros)

2 commentaires sur « Le cœur de l’hiver Dominic Cooper »

  1. J’ai beaucoup aimé ce premier roman de Dominic Cooper, qui me semble former avec le suivant, « Vers l’aube », une sorte de diptyque. Même présence obsédante d’une nature toujours magnifiée, même solitude des hommes, Alasdair ici, Munro là, compacts, voire frustes, solides physiquement et en même temps fragiles, donc vulnérables, marqués par un destin implacable. Je ne peux que vous remercier, vous et Warren Bismuth (blog des Livres Rances) de m’avoir permis de découvrir cet auteur, du reste bien mystérieux, que je sens très proche de ses personnages. Il y a pourtant chez lui une manière d’acharnement à les accabler, à les écraser (ici c’est même physique avec ce gros rocher qu’An Sionnach fait rouler et s’écraser sur Alasdair, An Sionnach dont la haine, en partie inexpliquée est proprement diabolique). Encore une fois c’est de la femme (la sœur de Munro dans « Vers l’aube », la femme d’Ann Sionnach dans « Le cœur de l’hiver ») que semblent venir l’humanité, la force aussi, la vraie, et la beauté.

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s