La nuit du Hibou Hye-Young Pyun

La peur, les limitations de consciences, les sourdes manipulations psychologiques comme une interprétation psychologique. Nous retrouvons ici toutes les qualités — notamment la précision, la discrète critique d’une société ainsi mise en jeu — de Hye Young Pyun. La nuit du hibou entraîne dans la claustration, l’alcoolisme et surtout dans l’inquiétude de cette forêt, de cette lisière de la conscience et de la perversion dont l’autrice sait faire surgir détours et méandres.

Après Le jardin et La loi des lignes, on retrouve avec plaisir l’univers ordinairement oppressant de Hye-Young Pyun, celui de personnages solitaires qui dans leur isolement, les perceptions divergentes qu’il fait naître, montrent les failles de toute une société. On retrouve alors la continuité de certains motifs chers à l’autrice. Fort heureusement, elle s’arrange pour ne pas s’imiter elle-même. Au début du roman, on retrouve cette fraternité différenciée, ce lien plein de haine que mettent en scène tous les romans de Hye-Young Pyun. Un homme disparaît. Le polar peut commencer : ce qu’il s’agit d’élucider sera le lien entretenu avec celui qui le cherche, avec ce qui est ainsi révélé d’un passé commun. La parabole du fils prodigue, décidément, irrigue toute société. Se faire du souci, excuser aussi les inconduites, devient un des liens les plus forts que l’on puisse maintenir. La nuit du hibou en montrera les versants les plus sombres.

Il ne comprenait pas comment une phrase si courte pouvait ouvrir une telle brèche dans l’existence de quelqu’un, être un événement aussi irrévocable

La prose, souvent faussement naïve, de Hye-Young Pyun parvient à instiller l’inquiétude. L’autrice en travaille non tant l’irréalité, mais les manières dont elle devient seule réalité. Une réalité décrite dans ses ellipses, dans toute l’inattention que lui prête les personnages. Un village perdu, une société forestière vaguement déserté, un décor imprécis mais oppressant comme une ombre. La vérité, pour laquelle aucun des personnages — dont l’entrecroisement rythme le récit — n’a d’attrait particulier, viendra se mettre en travers leur chemin. Comme un cauchemar : d’une lucidité sans doute outrée, mais toujours possiblement révélatrice. On pourrait penser que Hye-Young Pyun traite ici un fait de société : les méfaits de l’alcool. Ou plutôt, sa solitude qui remet en cause toutes perceptions et dont, autrui, peut facilement se servir. Nous ne sommes plus tout à fait dans le polar, nous glissons parfois dans le roman horrifique, dans un très joli et fin isolement perceptif. Histoire d’une enquête manquée, d’événements incertains. Un frère enquête sur son frère, devenu gardien d’une forêt, paniqué par le cri d’un hibou, il disparaît. Un soir d’ivresse, ou ce que l’on voudrait faire passer pour tel, ce frère avocat, enquêteur d’occasion, à son tour disparaît. Le gardien qui remplace ce gardien, sans rien à savoir, s’inquiète, commence à poser des questions. La nuit du hibou met alors en scène le mécanisme de la rechute dans l’alcool. Au seuil de l’hallucination, toujours en entretenant les doutes, Hye-Young Pyun décrit admirablement ce qu’il arrive à ses personnages perdus en eux-mêmes. L’interaction sociale comme interdépendance, un crédit pervers.


Un grand merci aux éditions Rivages Noir pour l’envoi de ce roman.

La nuit du hibou (trad : Lee Tae-yeon, Pascale Roux, 301 pages, 22 euros)

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