quélen = enqulé Dominique Quélen

Le renversement, corporel, du langage. Quatre récits où tordre la langue, dire — souvent dans un jeu sur ses sonorités — sa dévoratrice violence, ses tacites ressassements solitaires. Dominique Quélen paraît interroger jusqu’où peut aller sa langue, son invention derrière les contraintes que l’on devine sans pouvoir, devoir, les préciser. quélen = enqulé ou ce que le langage doit au corps : souvenir, intromission, expulsion et autres métaphores du silence.

Les éditions Louise Bottu m’excuseront, je l’espère : leurs récentes parutions me laissent passablement perplexe, interrogent alors ma posture critique. Au moins pour dire que le possessif « ma » est ici impropre. La critique ne saurait être parler en son nom. Et pourtant, pas à un paradoxe prêt, parler de poésie semble se faire sous la condition sine qua non que ça nous parle. Définition assez imprécise qui permet néanmoins d’avancer dans l’examen de quélen = enqulé. Que ça nous parle, ne voudrait pas avant tout dire que ça parle de Soi. On touche alors au premier degré de compréhension de ce texte, une entente hélas à mon goût un rien trop intellectuelle. Une compréhension du projet qui laisse en arrière-plan l’écoute de ses réussites. La littérature ou l’invention d’une émouvante distanciation au locuteur. Un jeu de mots, la vulgarité, une question de sonorité. Se montrer, par la grâce d’un titre, en sale type. Déjouer ainsi les reconnaissances avec l’auteur. Du premier texte (récit ?), on pourrait déduire un enfantin trauma dont le deuxième poème viendrait, en allitérations et paronomase et autres euphonies, tirer vengeance. Rien n’est si simple.

Sans doute s’agit-il surtout d’interroger les injonctions du langage. Dans un langage critique d’un autre temps, on pourrait dire qu’il s’agit de tuer, de s’émanciper de la langue paternelle. En ce sens, le dernier et le premier récit se répondrait. « Vas-y » ou comment le langage est une maltraitance. Comment il reste encombré par son corps. Une façon de le mettre à l’heure, de taire la parole de l’autre. «On sait même plus où te toucher tellement t’es sale. » Un corps, c’est gluant, fuyant. Pourtant, on touche à ce que je perçois comme une certaine limite. Tentons de l’exprimer car elle situe, je crois, une de mes réserves critiques. L’écriture du corps, un fantasme d’intellectuel ? Voire de classe, l’écrivain comme celui qui ne connaît pas l’aliénation du travail physique, la souffrance et l’usure et fantasme dans ce corps désapproprié une manière d’au-delà du langage, un médium de vérité. Un soupçon m’envahit. Pour m’en éloigner, je le cantonne à une certaine histoire, une optique qui pour moi date, et s’étire, du début de ce siècle.

Néanmoins (un « beau » livre n’est-il pas celui qui contraint à la répétition de ce type de marqueurs de concession?), Dominique Quélen me paraît déjouer cette optique d’une écriture du corps. Il faut dire la discrète ironie de tous ces textes, leurs points de rapprochements incertains qui fait de ce recueil une somme de question. Le souvenir d’une cosmologie meurtrière aussi dans le très sonore fragment (on aura compris mon embarras pour nommer les quatre étapes de quélen = enqulé) « Remember ». On joue du thrène, on déjoue le thème. On revient au poète en sale type. Si le corps est un langage, il ne tarde pas à vouloir se dévorer. À devoir en passer par Artaud dont la paternité est évoquée ironiquement dans ce texte où il s’agit de tuer, avec toutes les connotations sexuelles, cosmogoniques, possibles, le père. «Trêves de tendresses éthérées : des dégelées !» La violence toujours se retourne, revient. On reste quand même un peu perplexe face au fait de pouvoir y lire une certaine gratuité. Qu’importe, après une belle plongée dans son corps, dans l’arbitraire du signe qui permettrait tous les renversements, on peut dire : « Je plie et déplie ma langue à volonté. » Je reviens à l’enfance du langage, son silence imposé. Le silence est une bille, on la caresse dans sa poche, on la malaxe, on image la jeter, les heurts qu’elle produira. De l’immobilité, qui sait, au fond d’une poche.


Merci aux éditions Louise Bottu pour l’envoi de ce livre.

quélen = enqulé (89 pages, 14 euros)

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