Popeye par les pieds Patrice Blouin

Dans un conte théorique, un nouveau voyage dans le temps, avec érudition, comique, Patrice Blouin explicite, et réinvente, les voyages dans le temps entrepris dans Popeye de Chypre. Plus qu’un commentaire, l’auteur offre une relecture de sa propre pratique par l’invention d’un genre à soi qui, de Karl Marx à Annie Ernaux, interroge la possibilité même de l’autobiographie en soulignant son attachement au sujet.

Ici on aime profondément les livres difficiles à commenter surtout quand, comme ici, c’est parce qu’ils se suffisent à eux-mêmes. En parler revient à s’exposer au risque d’être bien moins drôle que Patrice Blouin, moins évident, moins autorisé surtout tant ce qui est en question dans cette conférence qui deviendra un livre, ce commentaire qui deviendra un conte théorique. C’est ce qui est littéralement passionnant dans ce petit livre : la mise à l’épreuve de la solidité du sujet. Patrice Blouin revient précise ce qui était l’enjeu théorique de Popeye de Chypre. Il met alors en question une partie des présupposés en jeu dans l’autobiographie. Notamment à partir de sa lecture du 18 brumaire de Karl Marx, Patrice Blouin interroge non tant la place de la sociologie dans l’autobiographie que celle que lui-même peut s’attribuer. Peut-être parvient-il ainsi à donner tout son sens au pays perdu dont il parlait dans Popeye de Chypre. « C’est la particularité je crois de ce statut de petit bourgeois. On ne le quitte jamais même quand on le renverse.» La certitude de faire partie du mauvais peuple, la mauvaise origine sociale : celle dont on ne peut, même et surtout par la littérature, tirer aucune fierté. Encore une fois, dans ce court texte, l’auteur le dit bien mieux que moi. Ainsi, il se définit, en tant que fuge de classe. Un fuyard perpétuel. On le sentait déjà profondément dans Popeye de Chypre.

c’est l’incroyable solidité du locuteur. Le « je » qui parle et qui explique, celui qui revient, interroge et met en forme au travers d’un récit sa vie et son enfance, est toujours un sujet au sens le plus fort du terme : un sujet classique, cartésien pourrait-on dire.

Au fond, c’est de ceci dont il faut parler pour évoquer justement Popeye par les pieds : la possibilité de se séparer du sujet, de document son absence, la nécessité de s’inventer un genre à soi (aussi jetable soit-il, notons d’ailleurs la très belle image de l’écriture numérique comme incarnée par le bruit produit par une corbeille qui se vide). On craint ici la paraphrase. On voudrait vraiment que notre lecteur s’aventure dans ce livre. On sait surtout que l’on reviendra, avec le camarade Lucien Raphmaj, sur ce livre qui nous permettra de trouver un genre pour poursuivre la désindentité de ce Soi. On pourrait alors parler dans un détour, évoquer un sujet ce fait toujours dans une superposition. Patrice Blouin nous précise limpidement sa démarche : « Et comme une réappropriation sauvage de toute la culture – culture haute et culture basse, culture littéraire et culture audiovisuelle. » Du cubisme orphique (un cou coupé) d’Apollinaire à retour vers le futur. Il faut document les vérifications que n’offre pas le sujet. Il faudrait alors évoquer le statut de l’image dans les aventures de Popeye (soulignons d’ailleurs que sans ce livre nous n’aurions pas eu la référence aux allures de jeux de mots : pop-eye, l’œil exorbité, l’écarquillement, le point de vue trompeur). Au milieu de Popeye de Chypre était glissé une photo. On en avait beaucoup aimé l’aspect de masque par essence trompeur. L’auteur déguisé dans son personnage. Assez ressemblant au demeurant si c’est de cela qu’il s’agit. Se dire, une illusion d’optique. Patrice Blouin transforme cette conférence en un dernier voyage spatio-temporel. Le récit d’une conférence par ce qui lui manque. Il y était projeté des photos aléatoires, issus de son compte Instagram. Une sorte de dérivation à la Sebald de la vérification du vécu dont est ainsi révélée la matérialité. À moins, bien sûr, qu’il ne s’agisse d’un masque de plus. « Comment être hyper-fictionnel et ultra-documentaire ? » Un voyage à Chypre par l’héritage maternel. Dilapider ce qu’il a de peu acceptable. Il le dit ainsi avec une grande justesse : un homme de gauche, comme lui, ne saurait envisager de revenir en Algérie en 1962. Il faut des détours, des strates de discours. Des explications sans doute toujours un peu trompeuses : la liste des tableaux qui ont inspiré les visions racontées dans Popeye de Chypre. Un livre passionnant dont je vous parle bientôt, sous une autre forme.


Un grand merci aux éditions MF pour l’envoi de ce livre.

Popeye par les pieds (uniquement en version numérique, 40 pages, 1 euros 99)

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