Mon nom est Personne Alexander Moritz Frey

L’invention d’un personnage, les peurs qu’il cristallise, les conformismes haineux qu’il révèle. Dans sa constante oscillation entre fantaisie qui par ses inventions au seuil du fantastique rythme le récit et son ironie à l’insaisissable habilité, Mon nom est personne met en scène une ville ordinaire, sa folle haine pour tout retranchement, pour toute étrangeté. Entre burlesque et inquiétude métaphysique, freaks et philistins, Alexander Moritz Frey suggère, en 1914, à quel point un personnage romanesque, anonyme est mystérieux, est le réflecteur de nos paniques collectives, risibles mais touchantes.

On pourrait commencer par de l’anecdotique. Vision de la vie éditoriale. Certains éditeurs, ceux qui publient peu et bien, poussent l’élégance jusqu’à vous envoyer des publications anciennes, à les faire vivre au-delà de quelques mois avant l’effacement par d’autres publications. Pas si longtemps pourtant, la belle réédition de Mon nom est personne date de février 2022. Continuons sur un autre détail qui attache à ce livre : La dernière goutte a choisi d’adjoindre à ce livre les magnifiques gravures sur bois d’Otto Nückel. Bien plus que des illustrations, elles renvoient à une époque, celle de la gravité des contes pour enfant, une sorte de panique dans le très clair du dessin, la noirceur suggérée de cette normalité stylisée.

C’était comme si l’on avait été chassé du paradis.

Parlons du livre, désormais. De son étrange appréhension de sa modernité, de ses façons de se soustraire à toute morale, de se soustraire toujours aux facilités de l’accusation. La formule serait par trop imprécise, on l’avance par défaut. Structure minimale de conte où j’entends des échos germaniques. Je vous avais prévenu : hâtive généralisation. Un homme, Solneman, arrive dans une ville et propose d’acheter le parc municipal à condition qu’il puisse s’y retrancher derrière des murs de trente mètres de haut. Suis-je le seul à trouver très tentant ce genre de retrait, ce désir de se cacher des regards sans pour autant, hautain, continuer à regarder le monde ? Il me semble alors qu’il faille s’écarter d’une des présences tutélaires de ce livre : Franz Kafka. Ou plutôt des lectures faciles que l’on a faites de Kafka. Mon nom est personne montre certes l’enfer bureaucratique de l’Allemagne du début du XX ième siècle. L’hystérie de la respectabilité. La certitude que tout ce qui sort de l’ordinaire doit répondre à une Loi. Toute déviance sera durement sanctionné, fut-ce pour le motif le plus stupide. Un cadre rigide, le pressentiment de son effondrement : la structure d’une bonne histoire. Fort heureusement, chez Alexander Moritz Frey tout ceci s’entend dans un sourire, sans la moindre nostalgie. Une partie de l’intrigue de Mon nom est personne est comment faire entrer l’aberration ordinaire, une vie qui croit pouvoir ne plus se soucier d’autrui, dans un langage bureaucratique, son éternel statu quo. Et il faut le dire, c’est très drôle. Sans doute aussi parce que la critique portée par le roman est toujours à double détente. À ce légalisme borné, rigueur prussienne et autres fariboles, Solneman répond par le mépris. On peut aussi y lire, si on veut y trouver du contemporain, l’arrogante indifférence des riches. L’argent achète tout, mais ne fait taire la curiosité.

Il avait apparemment voulu divertir les gens mais, finalement, on s’apercevait, non sans effroi, que c’était lui qui s’était servi des gens, sans qu’ils s’en rendent compte, pour son propre divertissement. Et de rester perplexe face à sa choppe de bière, de tirer plus fort sur son cigare pour dissiper sa propre gêne, de regarder son voisin de travers.

Il me semble que ce serait gravement réduire la portée de ce roman que de le lire seulement comme une critique de la xénophobie, une incarnation de cette peur de l’autre qui, si facilement est instrumentalisée. Continuer, surtout en ces temps, à s’y soustraire, est aussi admettre que l’Autre n’a rien d’admirable, rien d’exemplaire non plus. Jamais exactement l’on ne saura ce que veut Solneman. Des rumeurs qui enflent, la construction à partir d’un refus. Un jeu aussi malin sur les masques. C’est un des charmes de ce roman. Peut-être son personnage n’est rien, n’a d’autre nom que celui dont on l’affuble. Un masque, une barbe postiche. Une créature de music-hall, un monstre à l’ancienne comme ce fouisseur qui parviendrait à tout creuser. On aime cette atmosphère de show, d’illusion généralisée inconséquente. Au fond, difficile de ne pas comprendre la part de mystère que représente cet inconnu. Le roman ou la volonté de pénétrer un royaume infranchissable qui, comme le fors intérieur, peut-être n’existe que dans ce qu’autrui en perçoit. Le roman est construit sur une succession d’épisodes de franchissement ratés. Notons d’ailleurs que l’invasion de ce locus solus donne lieu à des inventions folles. Autant de reflets de l’inquiétude d’une époque.


Un grand merci à la Dernière Goutte pour l’envoi de ce roman

Mon nom est personne (trad : Jean-Jacques Pollet et Pierre Giraud, 345 pages, 20 euros)

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