Celui qui ne m’accompagnait pas Maurice Blanchot

L’espace de vide, d’erreur et d’errance de l’écriture, comme à l’abri de la parole de l’autre en nous et où voir disparaître celui que l’on croit être. Dans ce récit, Maurice Blanchot met à l’épreuve, dans une forme de dialogue impossible, sa haute — et inspirante — conception de la littérature, de cette écoute, cette lecture et les espaces qu’elles ouvrent. Celui qui ne m’accompagnait pas ou l’incarnation de ce moment de nuit, cette traversée d’un temps infini, l’expérience souveraine de la dépossession, de la délocution.

Avec une très grande lenteur, avec beaucoup de contre-temps, par surtout une série de réflexions sous forme de dialogue critique avec Lucien Raphmaj (à lire ici), je poursuis ma relecture de Blanchot. Avec ce livre, sans doute est-il temps de reprendre la fascination ambivalente, paradoxale, teintée d’un grand éloignement, de parfois un rien d’incompréhension pour ce que l’on pourrait nommer la grande pureté, la hauteur de conception que Blanchot, de livre en livre, de récits en essais, ne cessa de traquer. Je crois en avoir, s’il m’est permis l’outrecuidance de me citer moi-même, parlé dans Un vide, en Soi. Très souvent, ce n’est pas le bon moment pour lire Blanchot. Si facilement, par distraction (prudence aussi qui sait), on peut passer à côté, ne pas entendre la force de sa voix, croire même qu’elle vire, comme ce fut parfois le cas pour moi dans cette relecture de Celui qui ne m’accompagnait pas, à l’abstraction, voire à la caricature de lui-même.

jamais l’évidence de réalité n’avait été aussi pressante que dans ce mouvement vers la disparition.

Parfois, c’est trop, on est toucher par, disons-le ainsi faute de mieux, par le romantisme de Blanchot, ses postures. Pour être parfaitement exact, on ne peut d’ailleurs pas le lui reprocher mais plutôt l’imputer à ses épigones, à ses commentateurs dont je ne voudrais pas (vraiment ?) rejoindre les rangs. Posons alors cette question d’une réductrice simplicité : afficher la disparition, se tenir toujours au seuil de la dissipation, serait-ce une forme d’attachement paradoxale (il faudrait un jour pointer comment la construction syntaxique chez Blanchot mime en permanence ce paradoxe, au risque donc parfois de l’excès de l’antithèse qui parfois, pourtant, tombe si miraculeusement à propos : « lorsque je cessais d’être seul, la solitude devenait intense, infini.») à l’individu. Rien n’est si simple, pénétrons, sans rien pouvoir en décrire dans ce « remuement vide où j’évoluais. »

Je ne pouvais alors écarter la pensée que cette recherche n’était pas seulement la mienne, mon erreur, mais qu’elle était aussi présente autour de moi, dans l’intimité de l’espace, dans le secret de cette parole qui appelait le vide et le trouvait pas, ou bien qui désirait se ressaisir et ne le pouvait pas.

Plongeons-nous dans ce récit qui n’en est pas un. Toujours presque davantage le commentaire d’un récit qu’un roman à proprement parler. Ce sera d’ailleurs la seule vraie question de Celui qui ne m’accompagnait pas : qu’est-ce que parler, comment faire de cette parole une communication avec ce que l’on est au plus secret de nos nuits, précisément quand on ne parvient à parler, quand il ne resterait plus qu’à écrire. Notons que nous touchons ici à une réserve. Après Blanchot, on en a inventé des dévotions à ce verbe : écrire. Au point de le faire devenir une action quasi sacrée, intangible, hors des conditions de sa production, dans la pureté de son inspiration et hors donc de ses repentirs, hésitations, corrections. Alors, certes, Celui qui ne m’accompagnait pas est un récit très théorique, l’approche sous une autre forme de que Blanchot admirablement fragmentera dans L’écriture du désastre. Dans ces récits, pensons ici à Aminadab, il reprend souvent le flottement spatial, la découverte d’un espace servira de moteur de l’intrigue. Toujours dans l’épure bien sûr. Un décor feutré, le reflet surtout d’une tentative (sinon confortable du moins idéelle) de dénuement. Ou comme il le dit, puisqu’il faut quand même dire l’admirable style de Blanchot (une seule comparaison en guise d’exemple : « quelque chose d’aussi joyeux qu’un arbuste véritable planté au sein d’un rêve. »), exercice d’équilibriste autour d’un vide que jamais personne mieux que lui n’approche, « le lieu d’une rencontre où il n’y avait personne et où je n’étais pas moi-même. » Un appartement, la nuit, une perspective nouvelle sur le décor de nos jours quand on le dit pour une sorte de double tacite en nous-mêmes. Une nuit, un homme se parle à lui-même, tente de se débarrasser de cette parole, donc, qui ne concernerait que lui. Une sorte d’éblouissement, bien sûr. La redite, le retour, l’universalité. Nos dialogues avec ce que l’on tait en nous nous concerne tous : « quand je parlais, est-ce que je n’avais pas l’impression d’assister déjà de très loin à cette parole ?» La perception d’un espace singulier, dont le moins mauvais nom serait le vide, ouvre alors un autre temps, celui où enfin, joie suppliciante, on peut dire : « je me manquai à moi-même. », Blanchot en a trouvé les meilleures formulations. C’est ce « moment » qu’il ne cessera de poursuivre, de lire et de laisser bifurquer dans l’œuvre d’autrui, ce livre toujours à venir : «c’était prophétique dans l’absence de temps. » Ou encore, autrement, : « l’élément de la faim et du vide où ce qui n’a pas lieu, à cause de cela, recommence et recommence sans commencement ni repos. » On aura alors un monologue d’une grande précision, d’une grande beauté aussi dont, pour la première fois, me frappe la proximité avec Beckett. Un livre qui hante, qui contrait à écrire, à diverger donc, autrement tout ce qu’il nous suggère.

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