Esperanto Rodrigo Fresan

Éternels recommencements du langage universel. Chansons tristes, histoires courtes, sous-titre d’un être en mouvement, en fuite de lui-même, à la poursuite des cordiales intermittences de sa mémoire. Dans son premier roman, Rodrigo Fresan commence sa réflexion sur le langage, ses spectres et autres revenances. Esperanto ou le poids de nos dénominations, nos incapacités à échapper aux figures attendues, l’intime nécessité de donner — surtout en Argentine — un visage à nos disparitions. Entre virtuosité artistique et ironique jeux d’emprunts, Rodrigo Fresan esquisse ici l’infinie richesse de son territoire romanesque.

On pourrait commencer ainsi (pas seulement pour montrer qu’il s’agit d’une reprise, la détermination d’un point de départ arbitraire, tant une lecture ne commence jamais, s’élance de tous les silences et autres livres qui la précède) : après avoir lu l’indispensable La vitesse des choses, il paraît indispensable de Rodrigo Fresan. Rien de bien nouveau : à découvrir le premier roman d’un auteur, on pense facilement que tout son univers s’y tapit, attend sa révélation. Des destins magnifiques brisés pour dire ceux gagnés par l’ombre, rattrapés par le silence, devenus des spectres à eux-mêmes. « Signaux de fumée, message en morse, formes artificielles de la langue. Esperanto parlait en sous-titre. » Portrait d’un personnage pour dire la séparation de la langue qu’il anime, les substituts qu’il lui trouve, les lieux surtout où cette défaillance trouve à s’incarner. Qui ne rêve pas de lire un roman qui se passe (au sens que tout y revient, précisément n’y passe pas, y invente l’hypothèse mélancolique que les péripéties autrement auraient pu s’y dérouler) à Canciones Tristes. Sans croire avoir à le vérifier, j’aime penser que ce lieu n’existe que dans les romans de Rodrigo Fresan ; on a le Balbec qu’on peut… Federico Esperanto (celui qui attend un langage universel, qui se réfugie alors dans la certitude, le mantra, que personne ne le comprend) écrivait les paroles pour son groupe Cuentos Cortos. Des brèves histoires, des fragments de mémoire à affronter, à mettre en ordre seulement l’ordonnancement des jours. Esperant, ironique livre d’heures ? Une semaine à l’ombre de la vie d’un homme, à l’écoute du motif de ses fugues. Une chanson des Beattles en place de la sonate de Vinteuil : usage assez réussi du spectre de Proust. Rien qu’une question de dénomination, un enchaînement aux fatalités que l’on accepte.

Rien ne finissait jamais parce que rien ne semblait avoir commencé. Jamais on ne parvenait à faire le tour d’une idée parce que ce qui importait c’était d’épuiser les possibilités sans en écarter aucune. Accumuler vide sur vide.

C’est comme la fin du siècle, lire un roman de 1995. Un instant littéraire, l’effondrement en riant. « C’était la fin du commencement de la fin. » Question de génération, ça continue à me parler un roman dont un des points de départ serait le suicide de Kurt Cobain. Ou simplement l’effacement. Esperanto ou la moitié du mythe du rocker, derrière lui d’autres façons de disparaître (« Tout ce qu’un croyant désire en fait c’est de disparaître dès lors que cette disparition acquière la certitude de certaines apparitions. »). On aime l’idée que ce soit précisément cette incompréhension soit une forme supérieure de compréhension, tout au moins une mise en récit d’un intervalle d’illusion. Pour en finir avec Cobain : « Il ne pouvait comprendre pourquoi il fallait secouer la tête pour chanter des paroles du genre « un poivrot, un pruneau, un bigorneau, ma libido ». » Si ça vous fait marrer, c’est que vous avez du, comme moi, être remué par Nirvana. Sinon, continuons sur l’aveuglement de l’écoute.

La solitude éternelle du langage qui ne sert plus à rien ; qui, ayant choisi la sécurité de totaliser les marques déposées au lieu de mots nouveaux, a perdu toute nuance de surprise.

Esperanto, dans la peau d’un vieux con, de celui qui ne se résout pas à l’effacement, tente de lui opposer une logique, pour ne point dire un ironique ordre cosmique. Des généralités, des emprunts ; des révélations qui sait. C’est toujours très drôle, sans doute parfaitement traduit par Gabriel Iaculi qui fait sonner l’équilibre des phrases. Dans son riche désœuvrement, Esperanto cerne le vide de ces jours pour l’enfer (il en vient et bien sûr y retourne) qu’il y vit dans de brillantes ratiocinations. Des phrases creuses, des formules publicitaires qui sait. On a les épiphanies que l’on peut : « l’humour n’est rien que du tragique additionné de temps. » Risible aspiration à un langage universel, à l’écoute de la triste harmonie de ce qui nous entoure. On n’en sort pas. L’ironie, la seule excuse à l’érudition ? Qui sait. On approche de la vérité, on l’aborde sans doute seulement par des détours. Comme pour La vitesse des choses, pour ne pas accumuler du vide sur du vide, il serait lassant de lister les métaphores et autres paraboles inventés par Fresan pour dire ce langage. Au dicible écart du temps qui passe, on aime cette réflexion sur le cinéma. Celui en noir et blanc dirait la volonté de représenter un monde autre, une aspiration, pas une réalité. Le seul ami d’Esperanto, La Montana Garcia, étudie les pets et entend le monde. Esperanto, à la mort de son oncle aveugle, hérite de l’étrange capacité d’entendre la musique des objets. Marqueur d’une époque : il en fait des publicités. Marqueur d’une époque aussi, la dénonciation parfois peut paraître vouloir approbation.

On retrouve pourtant le Rodrigo Fresan que l’on aime, celui de la gravité, celui qui sait écouter la voix des morts puisqu’il n’est sans doute d’autre musique. Une vraie ironie dans le mythe de l’artiste maudit dont, pourtant, avec délectation s’empare l’auteur. Possible peut-être seulement en mettant à distance le mythe de la rédemption. Esperanto a écrit deux chansons, deux vestiges des disparitions qui hantent sa vie. L’auteur parvient à en souligner la portée collective. Toujours, notons-le dans l’effondrement d’un discours, ici une parodie de parole psychanalytique. Selon son héros, flambeur miné et minable pour parler comme Patrice Blouin, les Argentins veulent se croire guéris, prêt à composer avec leurs disparus dans le sens politique de ce terme. L’amour perdu qui revient sous un autre visage, nos culpabilités qui ne sont qu’apitoiement, nos chansons qui ne savent parler de rien d’autre. Et puis, comme des contes courts, tout se colle. Chaque jour de la semaine devient un fragment d’histoire, une intermittence du cœur. Intelligence et sensibilité à l’aune de l’humour.

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