Beast Elsa Boyer

La machine et ses masques, ultime refuge des dissimulations humaines, politiques. Dans un récit des possibles, dans un avenir probablement proche, dans un ailleurs ressemblant, d’anciens mafieux font élire un président, tentent de masquer ses liens avec une diva devenue première dame, survivent comme ils peuvent entre altérations et hybridations, masques et machines. À nouveau, dans une de ces subtiles variations qui forment notre réel, Elsa Boyer s’empare des instants de basculement, de ces fuites où la réalité, derrière l’écriture, devient autre chose. Beast ou une tentative éperdue de « dupliquer les possibles, [d’]attaquer le réel sur tous les fronts. »

À la lecture de Beast, on en reste convaincu : Elsa Boyer nous propose autre chose. Spirales et reprises, ombres et fantômes : la survie dans un univers androïd où les machines sont ultime, désespéré, refuge. Non. Commençons autrement, par le plus difficile à dire pour un critique : l’équilibre des phrases, leur rythme, la façon fragile dont les euphonies dessinent une fuite, révèlent un sens autre. Une prose de brume et de béton, station balnéaire crapoteuse, casse de bagnole où se trafique un autre futur. « Ne confonds pas ça avec quelque chose de beau. » Par circonvolutions, peut-être approchera-t-on le style si particulier, dépouillé, des visions, des scènes coupées, reprises presque sous la même forme d’une tentative d’échappement, de retrouvailles, de fuite, de confuse protection. On est surtout conscient de pouvoir parler de Beast surtout à la lumière du si décisif Orbital. Sans grande originalité, il se joue toujours l’épreuve de la singularité dans la manière dont une autrice, de livres en livres, remet sur l’ouvrage ses obsessions, trouve une autre forme à ses hantises. Orbital et Beast pas autre chose ne racontent. Disons-le, sans doute un peu trop définitivement ainsi : sous une conscience supérieure (ersatz ou simulacre de démiurge, de démon) défaillante, machinique, Elsa Boyer déjoue les tentatives de préservations, les aléas de la survie, la reprise, par-delà mort et conscience, d’une quête dont l’objet lui-même finit par se dissiper, se confondre avec des chimères.

Il faut tout déplacer très vite, les masques, les identités, tout faire tourner, très vite.

On pourrait (le conditionnel exprimant ici la nécessité d’une lecture reprise, comme réinvestie dans chaque lecture, par la découverte d’autres livres d’Elsa Boyer) le dire ainsi : le premier masque emprunté par le récit est celui de la dissimulation politique. Storytelling disent-ils. Elsa Boyer en cerne l’épuisement corporel. Sous l’influence du cheval, sous la protection du rat, le coq devient président. Une marionnette. Sourire plaqué de creuses promesses — une image. La littérature ou l’instant où les illusions ne se suffisent plus : « Les situations deviennent illisibles, impossibles de prévoir quoique ce soit, il faut dupliquer les possibles, attaquer le réel sur tous les fronts. » Elsa Boyer, d’une manière véritablement exemplaire, au risque d’être insistant, déploie ce qu’elle nomme dans Orbital l’impossible désormais du mode récit, l’effacement de la possibilité d’un personnage, d’une conscience qui ne serait que ce qu’elle est. Tentons de le faire comprendre simplement pour le lecteur égaré. Empruntons un terme du très beau Capitale Songe du camarade Lucien Raphmaj (cette lecture est pour toi, tu sais) : dans l’univers d’Elsa Boyer les personnages sont réduits à des dissimulacres. Stimulantes simulations dont la dissimulation, par des animots, deviennent avatar de survie, espoir d’altération, perpétuation malgré tout de l’espoir d’un récit. Certes, le politique se réduit à un spectacle, un récit si acceptable qu’il en devient attendu, l’usure de la croyance en l’homme providentiel. Sans rien démontrer, Beast en montre la faillite. Simplement, miraculeusement, ce qui reste de conscience dans ces purs silhouettes, acteurs impuissants d’un récit du statu quo. « Président, le pouvoir brûle toujours un peu. » Les discours nous dévorent, soudain on ne saurait les encaisser. Ils se passent quoi quand on tente d’y échapper. On est rattrapé, semble nous suggérer Elsa Boyer, par l’ambivalence de la machine.

Comment pourrait-il savoir ce que ces grandes machines couvent dans leur cœur automatique. Des amours obscures peut-être, des amours mécaniques, un amour programme.

Orbital, si on peut le réduire à un récit, racontait ce qui subsiste d’une survie au sein de la machine. Avec une cohérence admirable, Elsa Boyer pare ici — en partie — de ce dissimulacre. « Beast, la grande machine , et peut-être un cercueil automate ou une capsule de survie. » Une Cadillac ou se cacher, une sorte de refuge automatisé qui sera toujours peu ou prou la prison d’un abri terminal. Il ne faudrait pas simplifier la complexité du récit qui, pourtant, s’offre dans toute sa simplicité que l’on dirait cinématographique si le terme n’était pas si galvaudé pour faire entendre la suite de situation éminemment visuelle. Nous suivons un autre masque, un autre personnage dont l’identité finit par se résumer à son nom, son identité d’emprunt. Est-il utile de préciser qu’il s’agit de l’autre versant du pouvoir ? La barbouzerie. Le rat s’infiltre, survit autrement. Peut-être d’ailleurs aurait-on dû commencer par-là : le récit commence au moment où les coordonnées du réel s’effacent. En ces temps de projection, la mort n’est qu’un possible, spectres les personnages survivent sous une autre forme. De marionnette, le président devient robot ; à force de s’immiscer le rat jamais ne meure, poursuit sa poursuite. Lui ou un autre, il importe peu. Un agent du récit, une force fragmentaire d’explication. Un mirage qui sait. La possibilité surtout d’une autre forme de récit. Il importe hautement, je crois, de le préciser. Il ne faudrait pas prendre Beast pour des divagations intellectuelles. Courts chapitres où le personnage du rat joue du récit d’aventure, d’action même, attendu par le lecteur. Une sorte de futurisme bastonneur dans des confins balnéaires : on y croit. Une sorte d’avenir à conjurer, qui sait. Notons, à nouveau comme dans Orbital, la fougère de la préservation — sous cloche et ici sous artifice – disons d’un sentiment de la nature. La brise dans des fougères, le souvenir d’une verdure. Une trouée.

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