De la jalousie Jo Nesbø

La jalousie, sous toutes ses formes : moteur du récit, mise en scène maligne des arrangements de la parole. Dans ces sept nouvelles, Jo Nesbø joue avec une rieuse habilité de son art du dévoilement, du cadre de l’intrigue noire, pour mettre à jour les ressorts psychologiques qui conduisent à la haine et à ses vengeances implacables, sans rédemption. De la jalousie parvient en quelques pages à incarner l’universalité de cette pulsion destructrice dans une substitution gémellaire, dans le meurtrier silence d’un écrivain, dans l’amnésie alcoolique d’un éboueur, dans la vengeance pour une boucle d’oreille d’un chauffeur de taxi, dans les déguisements d’un tueur chargé d’effectuer un suicide par procuration. Un plaisir malin dans sa grande et humaine exactitude.

Jo Nesbø auteur de polar caméléon. Après Macbeth ou Leur domaine, on sent qu’il fait de la nouvelle une nouvelle expérimentation formelle dont, pourtant, on pressent la similitude avec le reste de son œuvre, avec un mouvement progressif disons de dépouillement, de dénudation, des pulsions humaines. Peut-être n’est-ce d’ailleurs là qu’une erreur de perspective. L’édition en Série Noire ne précise ni la date ni le lieu, éventuel, de publication de ces différentes nouvelles. Textes circonstanciels réunis par une thématique a posteriori ou lien implicite crée par des nouvelles écrites les unes à la suite des autres ? Cette incertitude est l’un des plaisirs principaux de la lecture d’un recueil de nouvelles, l’un des pires écueils aussi de la critique : la volonté de prendre à défaut l’auteur, de proposer d’autres liens, de voir d’autres correspondances, voire d’organiser autrement les textes. Tentons, d’abord, la confiance. Ces sept nouvelles tournent autour de la jalousie ou plus exactement sur la question du regard qui, de Proust à Robbe-Grillet, demeure central dans cet affect. Le meurtre comme façon, malheureuse, de corriger le regard qu’autrui, soi-même sans d’abord, a sur nous-mêmes. Une façon surtout d’à soi-même se mentir. On le sait, au centre du récit policier, gît la possibilité de l’aveu. Les nouvelles de ce recueil sont à la première personne. Difficile de ne pas y lire le premier indice d’une dissimulation. Difficile de ne pas se sentir piégé dans un narrateur qui ne nous dit pas tout, qui joue de la chute comme d’un aveu retenu, celui de sa dégueulasserie morale qui tient lieu de compréhension, peut-être même d’excuse. Lent dévoilement des motifs du crime plutôt que d’en montrer, véritablement, la réalisation. Pour Jo Nesbø une façon aussi de coïncider avec l’exigence de brièveté de la nouvelle. « Il faut bien que quelqu’un fasse le ménage » dira un éboueur, un chauffeur de taxi insistera sur son oubli volontaire de remettre du liquide de frein : une pente glacée, on devine la suite.

La nouvelle ou l’art de la suggestion. Sans doute serait-ce une facilité de penser que la nouvelle serait une façon de voir l’écrivain au travail. Prendre garde cependant de ne pas suggérer que ce genre serait seulement une façon de proposer un argument qui, trop maigre, ne parviendrait pas jusqu’au développement du roman. On sent ici la concentration, une tentation aussi de dire l’ordinaire de meurtres pour ainsi dire quotidiens, familiers. Atelier de l’écrivain cependant car Jo Nesbø joue aussi de ce qui serait la méthode de l’écrivain de roman noir : l’appropriation d’un univers étranger. On sent, comme dans « Phtonos » l’intérêt pour les termes techniques de l’escalade, pour ce monde un peu forclos de danger et de prise de risque volontaire. Mais, Jo Nesbø est malin. Le narrateur contemple des grimpeurs, l’auteur suggère ainsi sa connaissance intime, meurtrière de cet univers. Une façon pour l’auteur de s’amuser de ce jeu sur le dédoublement que sera toujours plus ou moins cette fiction. Coupable compréhension de la jalousie. Dans cette nouvelle, l’inspecteur s’avère surtout sensible à la mise en récit de la jalousie, les défaillances physiques qui la révèlent, les termes et les sonneries de portables qui en montrent les dissimulations. Ensuite, on peut quand même penser que cette gémellaire usurpation d’identité semble un rien excessive. Qu’importe, ça marche. La jalousie serait aussi dédoublement idéal et ironique de ce que l’on ne parvient pas entièrement à être. Un jeu de miroir délicieusement menteur. « Odd » ou l’étrangeté dans le quotidien d’un auteur ou portrait amusé d’un double improbable de Jo Nesbø. Odd Rimmen est un écrivain qui, soudain, se rend compte des mécanismes de son succès : le consensuel de scènes de sexe comme timides fantasmes ou le lecteur peut se reconnaître. Il disparaît, écrit son meilleur livre, selon lui, au titre vendeur Rien mais doit pour continuer à écrire subir les meurtrières ambivalences du désir. Il faut aussi le dire, la noirceur du récit est souvent contrebalancé par la forme de la nouvelle qui survient comme brève, quasi souriante, incursion aux confins du passage à l’acte. Un très sûr savoir faire pour cette lecture plaisante.


Merci à la Série Noire pour l’envoi de ce livre.

De la jalousie (trad : Céline Romand-Monnier, 342 pages, 19 euros 50)

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