Les marins ne savent pas nager Dominique Scali

Maritime utopie insulaire, roman d’aventure et recréation d’une Histoire de l’île mythique d’Ys, de ses amusants us et coutume, de ses navrantes définitions identitaires aux moments, dans un XVIII siècle alternatif, elles sont remises en cause. Par le récit de la vie, errance et déception, de Danaé, la seule nageuse dans cette île d’échoueurs ou de citoyen à l’abri des marées d’équinoxe dans une Cité fortifiée, Les marins ne savent pas nager narre la vie d’une société recrée, ses inégalités, ses contradictions par une réflexion sur le courage, les aléas de la vie de marins comme son attrait paradoxal pour ce qui détruit et nourrit, apporte aventures, naufrages, nourriture. Dans une prose ironique, enlevée par l’alternance de chapitres historiques et d’une narration d’un groupe de personnages, Dominique Scali écrit un très joli roman d’aventure.

Quand on commence Les marins ne savent pas nager on se rend soudain compte à quel point l’utopie se faire rare en littérature, à quel point la dystopie, sa certitude d’un effondrement apocalyptique, pour ne pas dire purificateur, la submerge. Un livre joyeux, si tant est que les contes de fées le soit. Un roman dont, d’abord, on peut se sentir un rien extérieur. L’autrice exerce en permanence une certaine distanciation avec ses personnages. Ils sont lointains, sans doute par cette âpre indifférence à la souffrance ; plus probablement pour révéler la conception particulière du monde développer sur cette île d’Ys. Le caractère de ce qui serait issois devient lentement le principal sujet, collectif comme la foule de personnages qui l’animent, des Marins ne savent pas nager. Une société qui serait alors saisie dans ses oppositions fondamentales, celles auxquelles le langage ne peut alors que se soumettre. On comprendra sans doute la tonalité particulière (elle aussi écho de l’époque, le XVIII siècle et ses contes philosophiques) de ce roman en citant cet exemple : issois s’écrit avec i pour refléter cette opposition entre les terriens (qui écrivent Ys) et les aventuriers (qui écrivent Is), on dira les issois et on parlera d’Ys. La Fabrique d’un consensus qui ne résout rien. Le roman lui explorera différentes options, différents milieux. Sans doute par une autre évidente trace d’ironie, si nous restons un rien extérieurs à ce roman, c’est sans doute par sa capacité à déjouer les structures narratives traditionnelles. Utopique, le roman l’est quand il décrit un peuple insoumis, aventureux et donc versatile. À Ys se développe un singulier fragment de discours amoureux comme dirait l’autre. Sous le sceau de la mer, une fois, de plus, le langage subit une discrète torsion qui révèle une autre appréhension. Le couple est, sur l’île, un compromis transitoire, un « amatelotage ». Sur le modèle de celui des marins qui, partageant un quart, partagent aussi un lit. Une sorte de fraternité face à l’adversité. Qui tiendra jusqu’à une éclaircie ou un nouveau temps contraire. Dominique Scali invente alors une conception autre du monde. Un écart au catholicisme par un rapport différent aux morts. Dans ce pays de brume, de mer dévoratrice, la disparition est omniprésente ; les morts reviennent à la mer nourricière. La mort comme écart à ce qui est notre conception du monde à nouveau tant elle est, dans l’économie de survie de Ys, un bienfait contradictoire, le fondement de son système social.

L’héroïsme est le mythe des pauvres et des incultes, de ceux qui n’ont rein d’autre que leur vie à mettre en jeu.

Ce sera une des grandes réussites des Marins ne savent pas nager : mettre en branle les intenables ambivalences de n’importe quel modèle social. Carlos Fuentes montre à raison que nos sociétés tiennent sans doute uniquement par les hérésiarques qui tentent d’en inventer, par l’échec et la déception, une autre narration, un autre rêve. Sans rapprochement trop évident avec notre monde, sans vouloir trop simplement critiquer notre société, Dominique Scali invente un univers romanesque particulier et cohérent, une autre version de la dialectique du maître et de l’esclave. Des dichotomies qui s’entrechâssent. Les terriens et les aventuriers, ceux qui restent et ceux qui partent, certes. Mais l’importance matérielle compte à l’évidence. Nous aurons, bien plus important, les sans-miroirs et les citoyens. Autant dire que le roman est aussi l’exploration d’une fausse bonne idée. Serait-ce l’autre nom du politique ? À Ys, pour pallier la surpopulation, pour montrer toute son originalité, on a supprimé — en principe, jamais véritablement en pratique — toute forme d’héritage. Chaque année sont choisis ceux qui auraient montré le caractère issois le plus marqué. Comme toute revendication identitaire cela n’a bien sûr aucune espèce de sens, quand ce n’est pas franchement dangereux. Issois ce serait le courage, l’insurbodination, cette sorte de folie qui consiste à partir en mer, à braver des dangers quitte, comme dans le duel, à les provoquer. Danaé est un enfant abandonné, une naufragée de plus. Elle est donc une sans-miroir, elle survit de ce qui échoue, du trafic auquel toujours donnera lieu la mer. Sa seule particularité sera de savoir nager. Quelque chose d’inutile quand la bravoure, le caractère issois est prouvé par le nombre de membres perdus, le refus de se voir secourir, la capacité idiote à affronter le danger. Une sorte de sympathique forfanterie. Belle idée que cette description sociale de ce milieu marquée par la difficile survie : à chaque marée d’équinoxe, chacun survit comme il peut, dans l’espoir aléatoire d’être un jour nommé citoyen, de vivre au sec, loin du ressac.

Vous affirmez que l’un était meilleur que les autres, que nos succès et nos échecs disent tout ce que nous sommes, alors qu’ils dépendent d’une ouverture qui existe ou n’existe pas.

Faribole du destin individuel quand il est toujours collectif, quand souvent nous sommes tout près d’y parvenir, quand il arrive le plus souvent trop tard. Pour Danaé, l’ouverture sera un puits, une série surtout de déconvenues que le lecteur traverse comme pour avoir une idée complète de la vie à Ys. Constante invention de l’autrice. D’abord par la langue : elle y ajoute quelques z’, y supprime parfois la double négation, joue sur des mots à la tonalité ancienne, au sens facilement devinable (citons par exemple, la belle notion d’inconvenience : les quelques années qu’un marin peut mettre à remontée de sa disparition). Reprise ironique comme invention langagière qui passe aussi par les jolis noms de personnages. Entre deux monde, pour ce que j’y connais, j’y entends d’anciennes résonances québecoises. L’invention de Dominique Scali est ensuite essentiellement rythmique. Les marins ne savent pas nager est un roman qui, grâce à ses sept-cents page, se lit d’une traite. Sa narration passe par l’articulation complexe entre les chapitres qui racontent le destin de Danaé et ceux qui prennent en charge un exposé historique plus générale. Toujours avec un amusement vrai, une manière de candeur pour échapper au tragique des situations décrites. Ainsi, Danaé devient sirène avant d’accompagner la sauvegarde des bateaux. Elle éprouvera entre temps tous les cradingues contradictions de sa société. Elles passent, comme bien souvent, par les dominations amoureuses. Un citoyen peut avoir une invitée ; les femmes sont réduites à une forme de mercantile galanterie. On suit les déceptions amoureuses de Danaé, son initiation se mène en parrallèle à une étrange forme d’évolution collective, à un accès plus grand au savoir, à un rejet de l’héroïsme, à une curieuse révolution qui conduit à une sorte de rétablissement des privilèges. Et puis, comme sur toute île, l’obsédante proximité de la mer, les façons de cohabiter avec les brumeuses disparitions qu’elle ne cesse d’imposer.


Un grand merci à La peuplade pour l’envoi de ce roman.

Les marins ne savent pas nager (709 pages, 24 euros, 32 $ 95)

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