Les vainqueurs Roy Jacobsen

Naissance d’une conscience de classe, mise en récit des aléas, des réussites et des destins individuels et collectifs du progrès induit par la sociale-démocratie norvégienne. De l’âpre précarité du pêcheur-paysan à la survie, plus aisée, de l’ouvrier pour parvenir à l’émancipation, à la contestation des années 60 et 70. Après une nouvelle description de la vie sur une île du Nord de la Norvège en 1927, Roy Jacobsen raconte, avec une grande délicatesse, la façon dont on se construit sur cet héritage. Les vainqueurs ou l’éternel, et nécessaire, tentative de donner une voix, pluriel et ici sceptique, à ceux qui, individuellement, subissent l’Histoire et, collectivement, la font.

On suit ici avec attention le travail romanesque de Roy Jacobsen. Quelque chose en nous goûte profondément la façon dont, dans Mer blanche, Les invisibles ou Les yeux du Rigel, il parvient à rendre toute la matérialité de la vie dans une île. Peut-être plus que dans le reste de son œuvre, dans la première partie de cette ample fresque familiale, il ne s’agit pas de chanter la misère, d’en faire, par misérabilisme, du pittoresque. Nous avons dans Les vainqueurs une interrogation profonde, plurielle, littéraire, du sens politique à prêter au progrès. Une interrogation profondément contemporaine. Dans la première partie du roman, on peut penser, comme le père que le progrès se réduit, pour les pauvres, à être maintenus dans la précarité, à lui donner un autre visage, à lui vendre à crédit une autre forme, l’illusion d’un nouveau départ. Une saison après l’autre, d’une campagne de pêche à une hasardeuse récole sur ces terres aigres. Roy Jacobsen sait nous faire toucher le temps qui passe, ses espoirs déçus mais immédiatement reconduits. Admirable ténacité. Jamais très loin d’un fol entêtement. Les saisons et leurs projets : une route creusée à la dynamite, l’intérêt paternel pour le communisme, les enfants envoyés ailleurs dans le giron secourable de la famille, dans l’esclavage de la ville. Bien sûr, Roy Jacobsen parvient à dire la vie insulaire par ceux qui s’en sentent éloignés. Nous avons alors, comme l’indique le titre de la première partie, le chant de Marta. Roman sociologique, Les vainqueurs l ‘est surtout dans sa capacité à saisir les interactions. Car c’est de cela qu’il s’agit, quelle victoire consisterait à avoir une perception exacte, changeante donc, de sa classe sociale propre. Marta ne comprend pas l’école, subit sa discrimination, prends conscience de sa saleté. Roy Jacobsen sait incarner ses anecdotes, celle, révélatrice d’une époque, d’un instituteur méprisant la misère. La culture et ses inconnaissances. Des revanches minimales quand l’instituteur est contraint de se faire construire une maison. Un nouveau sursaut de cette économie de la survie.

Pourtant, peut-être parce que ce roman comprend une seconde partie d’importance égale, on pense d’abord que cette évocation insulaire semble moins poétique. Un peu moins de lyrisme dans cette évocation de cette précision matérielle de ceux qui connaissent le poids de chaque chose. Une façon de passer à autre chose. La vie qui échappe, pas seulement parce qu’elle est toujours tendue vers un autre projet. La vie dure est taiseuse. Les vainqueurs en saisit les instants où, sans parvenir à en sortir, elle change de visage. Sans jamais laisser croire qu’il veut envisager un phénomène massif, Roy Jacobsen paraît vouloir décrire les conséquences, le progrès aléatoire, de ce qu’en France on a nommé exode rural. Marta se retrouve à Oslo. La survie a ses réseaux familiaux. Elle devient domestique. La vie dure par tout ce que l’on fait pour s’y habituer. Un sens très sûr du récit, de la complexité d’un personnage dans ses déterminismes sociaux, c’est ceci que doit apporter le roman. Toujours d’une manière un rien elliptique, notons ces fines pages sur Ramage, l’avocat ambivalent qui emploie Marta. Manière pour l’auteur d’évoquer la guerre, la collaboration. Là encore, pas de vainqueurs nets.

Nous rentrons ensuite dans une troisième partie qui, objectivement, pourrait lasser. Pour le dire assez abruptement, peut-être est-il temps de passer à autre chose que des récits initiatiques, censément aptes à saisir l’air du temps, se déroulant dans les années 1960-1970. La découverte des Doors, de l’émancipation, de la contestation politique, de la prétendue pureté marxiste maoïste peut sembler un récit déjà fait. On le dira ainsi : si le roman avait été français, avec un tel argument, sans doute nous serait-il tombé des mains. Norvégien, il nous offre un décentrement délicieusement proche. Et surtout, Roy Jacobsen parvient à singulariser une vision qui, précisément, ne cherche aucunement la singularité. Toujours au nom du récit à valeur sociologique un des moteurs du récit reste le désir de Rogern d’établir des classifications, le désir enfantin puis adolescent de faire partie d’un groupe, d’être reconnu sert alors d’écart et décrit de belles typologies. Les loustics que l’on rencontre dans une cité ouvrière, les types de mères, ceux que deviennent leurs enfants. Comme pour la première partie cela passe par de courts chapitres marqués par un sens très sûr du récit. Tout commence ainsi par le fait que, quoi qu’il arrive, la classe ouvrière ne sera jamais vainqueur. La prise de conscience de l’inégalité comme marqueur de la naissance à la conscience. Rogern gagne une course, le fils du leader syndical est déclaré vainqueur. On continue quand même à courir. L’injustice au cul impose ses stigmates, l’école et ses échecs. Anodines blessures dont on ne se remet pas. Ce sera d’ailleurs le plus intéressant de ce roman. Jamais Roy Jacobsen nous introduit dans une façon de bonne conscience de classe. L’origine ouvrière comme identité vérifiée deviendrait une figure presque obligée du récit. On pense ici à ce qu’en dit très justement Patrice Blouin : un narrateur doit être un fuge de classe, jamais tout à fait à sa place. Un masque, un de ces mensonges permettant de dire la vérité de ce que nous sommes. Les vainqueurs y parvient d’abord en soulignant que Rogern est un prête-nom, pour ne pas dire l’identité derrière laquelle se rêve le narrateur. Bien sûr, il se dit derrière le rapport avec ses frères, les différents itinéraires qu’ils représentent. Une vraie capacité de Roy Jacobsen à évoquer un destin collectif. Un très beau passage, pour ne citer qu’un exemple, parle de la manière dont notre enfance se redessine quand, bien plus tard, on doit affronter la terrible question de « qu’est-ce que tu deviens ? ». Une conscience de classe qui, à l’évidence, n’empêche pas de subtiles hiérarchies. Sans doute ne les sent-on que dans l’écart. Comme en écho, Roy Jacobsen parvient à évoquer des instantanés intimes, la simplicité de la vie de famille, la matérialité de tout ce que l’on perd.


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Les vainqueurs (trad : Alain Gnaedig, 691 pages, 26 euros)

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