Pas de souci Luc Blanvillain

La vie ordinaire par les secrets qu’elle invente, les drames qu’elle voudrait vivre et auquel, par une ironie tragique, elle se trouve confronter. Avec une haute verve comique, avec le sens du rythme et des situations adéquat, Pas de souci entraîne dans une sauvage, et assez drôle donc, réinvention d’un passé lisse, terriblement banal. Luc Blanvillain livre alors le portrait acidulé, amusé, d’une certaine génération, celle dite des boomers, derrière son apparente insouciante, face à sa détonante capacité au bonheur, face surtout à une nouvelle génération un peu paumé, un peu égaré dans l’audio-description d’une vie qu’elle ne sait tout à fait vivre.

On est content de retrouver, après le monologue menteur et rieur du Répondeur, Luc Blanvillain. Content d’abord parce qu’il nous permet de poursuivre notre réflexion (ô le vilain mot) sur l’humour comme présence de plus en plus envahissante dans le roman. Une façon de rendre le romanesque à ce qu’il est : un pur divertissement ? Peut-être, mais un divertissement qui obéit alors à une logique marchande. Il me semble que l’humour importe par la gravité qu’il laisse apercevoir, tait par pudeur. Le comique, surtout quand il marche, expose au soupçon de la gratuité, interroge aussi, pour approcher le roman, de notre goût du tragique. On veut, lecteur avide, se repaître de drame, des profondeurs métaphysiques ainsi révélées à nos yeux indifférents. Une forme un peu plus élaborée de gratuité ? Il faut bien le dire, j’ai mis un peu de temps à entrer, comme on dit, dans Pas de souci. On y a vu, sans doute fautivement, le biais narratif d’un portrait générationnel. Peut-être parce que cela m’inquiète, soulève un pan de vérité que je me refuse à voir, j’adhère assez peu à l’identité d’une génération un peu perdue, vide d’étirer sa vie dans ce qui ressemble, du dehors uniquement, à une vie précaire, obstinément en quête de sens. Chloé est doubleuse, elle réalise des audio-descriptions, paraît encore se chercher, veut surtout s’inventer des dérivatifs à une existence qui, un jour après l’autre, ne va pas si mal. Alors, comme un automatisme, on aura le droit aux symptômes de cette déréliction, de cette appréhension un peu vide du monde. Ce sera d’ailleurs à ce moment-là que l’on comprendra à quel point, par un joli inversement, à quel point, dans sa volonté de description réaliste, Luc Blanvillain tape juste. Portrait d’une autre génération : internet et ses dérives, un problème de retraité ? Voilà qui ne me paraît pas entièrement faux. Jean-Charles, le père de Chloé, passe son temps sur les réseaux, conforme totalement son incessant bavardage à la perpétuelle indignation, à ce qui ce dit, qui y règne. Nos vies tiennent au discours derrière lesquels on les occulte.

Il faut sans doute parler alors de l’essentiel : le style de Luc Blanvillain. Une sorte de discrétion, une distanciation permanente, une douce ironie à ce que l’auteur affirme. Souvent une certaine élégance, des termes un peu datés, des phrases d’un bel équilibre sonore. Derrière la farce (Chloé s’invente des secrets, le roman les fait advenir jusqu’à un dénouement tragique et burlesque), on pourrait alors penser qu’une des gageures de Pas de souci serait de dire la vie ordinaire, quelconque, un des plus grands points-aveugles de la littérature dont les invisibles sont peut-être la classe moyenne plus ou moins supérieure, ceux qui mènent, sans malheur, une vie sans aspérités ni péripéties.Un joli portrait des années 80-90, de l’assurance, de l’ignorance. Le bonheur donc dans ce qu’il aurait d’indicible. Des détails et des souvenirs que Luc Blanvillain parvient à animer. En un contrepoint, drôle et efficace pour alterner un récit qui va s’entremêler, nous aurons le droit à notre comédie provinciale. Chloé est certaine que ses parents lui cache un effarent secret, elle réinvente son enfance en Normandie. On suit alors l’improbable, et imparable, trio de Patricia, Gérard et Lucette. Jolis portraits d’une aide à la personne, de celle que le drame a laissé sur place, à prendre soin des morts et des vivants, mais aussi, plus discret, d’une vieille femme que ses brus veulent envoyer à l’hospice. Et puis, on s’amuse de la tendre description de inénarrable Gérard. Alcoolique exhibitionniste, amoureux éperdu, ultime rouage lui aussi en quête de sens. Le roman trouve toute son aisance quand le drame, passablement ridicule, une banale histoire d’adultère usurpée, s’enclenche. Tout est habilement mené, conduit avec cette maîtrise vraie qui permet de cacher l’esbroufe.

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